La Traversée

rivière Saint-Charles

Retour à la rivière Saint-Charles

À la mémoire d’un vieil érable

L’hiver déploie ses flocons de neige dans le ciel. Le froid mordant prend ses aises sur les méandres de la rivière Saint-Charles. Ses eaux subissent le règne implacable de la glace. Les oiseaux sont pour la plupart partis et ceux qui restent se taisent. Seuls quelques badauds-flâneurs frigorifiés, des joggeurs et des promeneurs de chiens troublent la quiétude de la rivière en dormance.

Dire la Saint-Charles

    (crédit photo (extrait): Pascal Naud)
En empruntant à Georges Perec une technique littéraire qui consiste à capter un moment du passé collectif en complétant un paragraphe commençant par les mots "Je me souviens...", les participants et les participantes d'Alphabeille, un groupe d'alphabétisation populaire, ont recueilli les souvenirs de leurs concitoyens à l'occasion du 75e anniversaire de la Ville de Vanier*.
En voici quatre (4) extraits, suivis de deux (2) paragraphes de mon cru.

déambuler le long de la Saint-Charles






































Les trois premières photos (respectivement Nicolas Lanouette, Christian Paré et le groupe de marcheurs) sont de Jean Désy.
Les suivantes sont de Jean Morisset.

La rivière aux mille détours

extrait de "La promenade" d'Élisée Reclus

Déjà si charmant et si varié pour le Robinson étendu sur son îlot ou perché sur un trone d'arbre, l'aspect l'aspect du ruisseau est bien plus gracieux encore pour le promeneur qui suit le rivage de méandre en méandre, cheminant tantôt sur les rochers enguirlandés de ronces, tantôt dans l'herbe épaisse des prairies, ou bien sous l'ombre mobile des rameaux agités. Tous cependant ne savent pas jouir de cette beauté des eaux courantes. Le malheureux qui se promène par fainéantise et pour «tuer» ses heures qu'il n'a pas la force d'employer, voit partout des objets d'ennui, même dans la cascade et le remous, dans les tourbillons d'écume et les herbes serpentines du fond. Pour savourer tout ce qu'offre de délicieux une promenade le long du ruisseau, il faut que le droit à la flânerie ait été conquis par le travail, il faut que l'esprit fatigué ait besoin de reprendre son ressort à la vue de la nature. Le labeur est indispensable à qui veut jouir du repos, de même que le loisir journalier est nécessaire à chaque travailleur pour renouveler ses forces. La société ne cessera de souffrir, elle sera toujours dans un état d'équilibre instable, aussi longtemps que les hommes, voués en si grand nombre à la misère, n'auront pas tous, après la tâche quotidienne, une période de répit pour regénérer leur vigueur et se maintenir ainsi dans leur dignité d'êtres libres et pensants.

Ah! baguenauder sur le bord de l'eau, quel repos agréable et quel puissant moyen pour ne pas retomber au niveau de la brute!

texte de Jacques Cartier

« Et pareillement ledit capitaine fit apprêter nos barques, pour passer outre et aller en amont dudit fleuve avec la marée, pour chercher havre et lieu de sûreté pour mettre les navires. Et remontâmes ce fleuve environ dix lieues, côtoyant ladite île, et au bout de celle-ci, trouvâmes une fourche d'eaux, fort belle et plaisante, auquel lieu il y a une petite rivière, et un havre de barre, sur lequel à marée haute il y a de deux à trois brasses, et trouvâmes que c'était un lieu propice pour mettre nosdits navires en sûreté. Nous nommâmes ledit lieu Sainte-Croix parce que ledit jour y arrivâmes. Auprès de ce lieu, il y a un peuple dont est seigneur ledit Donnacona, et là est sa demeurance, qui se nomme Stadaconé, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir, et bien fructifiante, pleine de beaucoup de beaux arbres, de la nature et sorte de France, comme chênes, ormes, frênes, noyers, pruniers, ifs, cèdres, vignes, aubépines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, et autres arbres, sous lesquels croît d'aussi bon chanvre que celui de France, lequel vient sans semence ni labour.

Rivière Saint-Charles

Oserais-je avouer que la rivière, malgré ses nombreux méandres,
Ses berges aménagées pour la rêverie, n’a provoqué en moi

Nulle effervescence poétique ? Sous un soleil de plomb
Et d’un pas lent, quasi cataleptique, j’ai suivi, jusqu’au fleuve,

Ses eaux brunes, peu profondes, comme on caresse distraitement
Une bête assoupie. Aucune élégie ne m’est venue en enjambant

Ses ponts, pas même le frémissement d’une joie, le souvenir
D’une faible espérance. Les vers d’Apollinaire croupissaient

Dans l’onde lente parmi de vieux déchets domestiques et le pâle
Écho de cumulus à l’arrêt. J’ai salué quelques cyclistes

Puis observé, à travers les joncs, des canards qui se battaient
Pour un bout de pain. Secrètement, j’ai voulu que leur chant

Plaintif soit un peu le mien.


--
THIBAULT, Louis-Jean (2007) « Rivière Saint-Charles », Reculez Falaise, Éditions du Noroît, pp. 73.

Pont Scott

Le pont de fer n’a pas bougé depuis un siècle. Sa structure
surplombe encore la rivière, surface presque lisse
 
où l’on plongerait volontiers tête première si ce n’était
de la saleté, du froid de novembre qui fouette le visage
 
et des blocs de béton qui bordent les berges comme d’étranges
aérolithes, tombés là sans que l’on sache pourquoi
 
avec la première neige. Pourtant, on reste appuyé au parapet,
veillant sur les rares plantes accrochées aux pentes du rivage
 
et sur un quelconque mystère qu’on croit répandu tout en bas
Au fond des eaux. On se prend à rêver des forces de creusement,
 
à des bassins de boue et de sable où remuent nos vies antérieurs –
nos impulsions, nos instincts, le socle invisible du monde.
 

--
THIBAULT, Louis-Jean (2007) « Pont Scott », Reculez Falaise, Éditions du Noroît, pp. 72.

Parc Cartier-Brébeuf

S’enfoncer dans un lieu inconnu revient à s’engloutir
En soi ou dans l’hiver – l’hiver astronomique, enchevêtré
 
De neige, de chiffre et de signes. Nous le savions déjà
Quand nous suivions jusqu’à ce parc les ramifications bétonnées
 
De la rivière. Ici, disais-tu, tout un nouveau monde avait été rêvé,
Puis recouvert de gel, jeté à fond de cale, avec les peurs,
 
Les hémorragies, les engourdissements. Où étais-je moi-même
Pour t’aimer ? J’écoutais ralentir, presque s’éteindre, les pulsations
 
Les plus secrètes dans ton corps. Au-dessus de nous, très haut,
Des taches froides apparaissaient à la surface des étoiles.
 
--
THIBAULT, Louis-Jean (2007) « Parc Cartier-Brébeuf », Reculez Falaise, Éditions du Noroît, pp. 63.
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