La Traversée

Au retour du flâneur - Quartier

Ce Retour du flâneur consacré au « Quartier » a lieu du 1er novembre 2011 au 29 février 2012 et a été animé par Philippe Archambault. Depuis le 1er octobre 2014, cet espace accueille aussi, temporairement, les notes de terrain issues de l'Atelier géopoétique Hochelaga imaginaire organisé par Benoit Bordeleau et Bertrand Gervais.
crédit photo: Kevin Cordeau



Ruelle Frost II

Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
Ruelle Frost II
C’est chaussée de bottes plus chaudes mais non moins dérapantes que je ressors de chez moi, vers St-Zotique ce coup-ci. L’été, la rue est plutôt ombragée vu le nombre d’arbres qui surplombent les trottoirs, mais le 10 décembre c’est l’enchevêtrement des branches, une impression chaotique qui nous prend, soutenue par les klaxons, la circulation qui abonde de Christophe-Colomb vers la Plaza pour le magasinage des Fêtes. Panneaux, autos, nœuds. Vivement « ma » ruelle Tonka et le repère bien gardé de ses pirates. Même si le pavillon n’est pas hissé, les planches de bois font office de frontière impénétrable. Je laisse les flibustiers tranquilles. Remarquez, ils peuvent sans doute écouter les cartoons du samedi matin en paix, le bloc d’en face a l’air bien paisible. Pas de sentinelle en poste aux fenêtres ni de fumée à l’horizon.

Les ruelles de Montréal demeurent pour moi mystérieuses, alors que j’ai le souvenir net de celles de mon enfance à Trois-Rivières, mes grands-parents ayant vécu jusqu’à récemment à la même adresse dans le quartier Ste-Cécile. Adresse que je n’ai d’ailleurs jamais retenue, et que je ne distinguais pas de ses voisines. Vous savez, ces rues où les blocs sont pareils les uns aux autres, où les escaliers spiralent tous dans le même sens et qu’il semble y avoir des rideaux de dentelle à toutes les fenêtres, ou presque? Mais la véritable adresse de mes grands-parents se trouvait dans la ruelle Ste-Angèle, où il n’y avait qu’une cour comme la leur, avec une haie de cèdres, un érable immense et une trappe menant au sous-sol, recouverte d’un toit métallique que j’ai dévalé un nombre incalculable de fois sur mon camion rouge. Et de cette cour à demi-dissimulée de la ruelle, j’apercevais des structures de tôle juxtaposées aux logements serrés les uns contre les autres. Ces sortes de hangars me faisaient demander « à quoi ça sert, ça? » Levant les yeux aujourd’hui, et apercevant les variantes de couleur, du gris au rouille, sur ce bâtiment non loin de chez moi, ma question demeure.

J’atteins Beaubien et croise Christophe-Colomb, dépasse la Belle Province et ses ombrelles décolorées, puis l’Église, ses messes et son bazar. J’emprunte une rue vers le nord pour rentrer via St-Zotique, puisque habiter en plein milieu d’une rue, ça laisse l’embarras du choix. La diversité rythmant un simple tronçon de rue attire mon œil : bar, garderie, Abandon Massage Spas, café, bijouterie, restaurant gastronomique, lave-auto à la main. Un dernier p’tit salut à Car. R. Osserie avant de rentrer.

Ruelle Frost I

Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ruelle Frost I
Ça crounche sous mes souliers. Ne pas se fier au soleil qu’il fait aujourd’hui, on est quand même en décembre. La bruine d’hier soir s’est agglutinée aux trottoirs. Ça brille, et mes Converse patinent. Je marche jusqu’à Beaubien et prends, après avoir tourné à gauche, la première ouverture entre les commerces. « Ma » ruelle. Mais autant dire qu’elle et moi, nous existons en parallèle l’une de l’autre. D’habitude, nos quotidiens ne se fréquentent pas.

Avant-midi givré. Je tiens mon appareil-photo serré contre moi, me sens vaguement intruse ici. Comme si je me prétendais d’ailleurs pour capturer la Petite-Patrie en quelques clics. Tant pis, je me lance et c’est le mot, l’asphalte glacée donne des ailes à mes semelles, j’essaie à la fois de rester à la verticale et de découvrir ce qui se passe de bon dans la cour de Boyer ce samedi.

Un silence surprenant, alors que sur Beaubien, tout comme sur St-Zotique, les courses ont commencé, les trottoirs sont animés, et les intersections, achalandées. Il faut s’avancer dans la ruelle pour oublier temporairement le règne de la carrosserie et du pneu. Bien sûr quelques voitures stationnées. Mais leur moteur au repos les tranquillise, et moi aussi. Je marche au milieu de la ruelle et me sens loin des gens, tout à coup, comme si la ruelle ne me donnait pas accès aux autres, mais me remettait plutôt clairement sous les yeux la primauté de leur vie privée. Clôtures, abris tempo, puis de véritables palissades. Le frette commence à me chatouiller les orteils, j’ai envie d’aller chausser des bottes puis de répéter l’excursion à rebrousse-poil, parce que deux détails viennent d’attraper mon regard. Un hamac d’un côté, et, de l’autre bord de la ruelle, ce qui semble être une forteresse suspendue, partiellement à l’abri des regards derrière les palissades. Retour sur la Boyer officielle que je connais bien. Je termine la première étape de ma balade en fixant le dos des bâtiments de la Plaza St-Hubert. N’avais jamais remarqué le cube jaune-orange coincé entre deux murs de briques rougeâtres.

 

Bon matin, Masson! - 003

Bon matin, Masson! - 003
Bon matin, Masson! - 003
Bon matin, Masson! - 003
Bon matin, Masson! - 003
Bon matin, Masson! - 003
Bon matin, Masson! - 003
vendredi 2 décembre.

Masson est molle ce matin, partout ça dégouline, Masson est toute trempe.

On croise des conversations de cadre de porte. Même pas onze heures du matin et déjà deux joufflus parlent gras dans le portique des Gémeaux. La plupart des passants sont vautrés sous leurs parapluies alors que l'averse est irrégulière et qu'elle nous permet en ce moment même un petit répit. Quelques voitures déchirent néanmoins la rue d'est en ouest, si bien qu'on en vient à préférer la promenade tricotée, c'est-à-dire menée au travers des ruelles, en retraversant à chacune des intersections et allant ainsi, vers l'ouest, lentement, en zig zag. Survient alors un homme, de façon perpendiculaire, tenant nonchalemment un parapluie à moitié déchiré, avec trois-quatre branches métalliques qui sautillent et menacent de crever les yeux. Eille! Ils en vendent à La Place du Dollar! Come on!


P.S. Les photographies témoignent du paysage "en zigzag" autour de la rue Masson...
Je fais des zigzags, mais c'est pour mieux te dire bonjour!


 

Les arbres jouent à Pacman

Quartier
Quartier

Les arbres de mon quartier jouent, on dirait bien, à Pacman
Comme s'ils voulaient fermer la bouche
sur les fils électriques
Et provoquer le citoyen
La panne...
au risque de s'électrocuter, c'est bien vrai,
ou de fendre en deux.
C'est pourquoi on les attache aussi avec des câbles
Fallait y penser...

Cohabitation feuilles mortes et voitures

Quartier
Quartier
Quartier
Quartier
Quartier

Ce tas de feuilles mortes
bloque un espace de stationnement
dans la rue... Puis-je
me permettre de rêver d'hiver... 

Quatre ans à flâner dans le quartier néo-rosemontois

Entre gentrification et torréfaction

Je sais pas vraiment c’est quoi la gentrification. Word non plus, ça a l’air, il me le souligne en rouge. Tout ce que je sais c’est que c’est un mot sale, que tu vois sur des tags laids sur des murs de bâtisses qui souvent ont rien demandé : « Fight gentrification. Don’t get pushed out by rich developers! » Où j’habitais avant, sur le coin de la Dame pis St-Ferdinand, vraiment proche de la track de chemin de fer, ils sont venus le tagger sur mon immeuble. J’imagine que ça s’adressait à moi, ou à la voisine d’en face, qui vient de mettre une pancarte À LOUER sur son vieux salon de coiffure/bronzage crado. J’imagine que ça voulait me dire à moi et à ma proprio « fight the power! », pis que ça pointait du doigt les condos qui sont en train de pousser presque à vue d'oeil dans tout le quartier. Mais je comprends pas plus.

On me dit le quartier est pauvre, c’est un quartier ouvrier, Gabrielle Roy l’a dit, Jacques Godbout l’a dit, tout le monde l’a dit : Saint-Henri des Tanneries, c’est un quartier prolétaire. Si les riches pis les bourgeois s’amènent, ils vont gâcher le party. Mais qu’est-ce que ça veut dire un quartier pauvre, dans le fond? Je veux dire, si je me promène dans le square Sir Georges-Étienne-Cartier pis que je regarde les belles maisons en pierre construites, érigées, au début du 20e siècle, c’est pas un quartier pauvre que je vois. Même chose si je chill au parc Saint-Henri, juste à côté de chez moi, sur Saint-Antoine. Tu devrais voir les pignons sur ces maisons-là, remplis de belles couleurs pis super bien conservés. Il y en a deux en particulier, un à côté de l’autre, qui sont vraiment superbes. Le parc date de 1895, c’est clairement un parc de bourgeois, de marchands, de propriétaires, de cadres.
Pis c’est qui ces fameux riches qui sont en train d’envahir le quartier, qui achètent les unités dans les tours à condos? C’est qui ce monde-là? Est-ce que c’est le monde que je vois sur la rue tous les jours? C’est le monde avec des hybrides ou ceux avec des Hummers?

Je sais pas. Je me dis, c’est quoi la gentrification d’un quartier, dans le fond? Le Super Club Vidéotron s’est installé sur Notre-Dame y a pas si longtemps, qui va peut-être faire un tort irréparable à mon petit club vidéo tout croche. C’est le symbole qui vient en tête le plus facilement. L’empire qui s’installe et qui ramasse tout. Mais en même temps, je me dis, est-ce que ça se résume à ça? Les condos sont peut-être laids, homogènes, mais ce sont leurs habitants qui font vivre le marché Atwater. Penses-tu que les pauvres, les prolos, achètent leurs légumes au marché Atwater? Penses-tu que les pauvres vont au « café Saint-Henri », qui vient d’ouvrir et qui s’auto-proclame « micro torréfacteur »? Un café filtre coûte 2,25$ au « café Saint-Henri ». Il est servi par un hipster anglo dans un super joli local réaménagé avec des vieux bancs d’église. Penses-tu que les pauvres achètent du café bio équitable qui coûte 16,50$ pour 300 grammes? Il est micro torréfié par un hipster anglo dans une super jolie machine de style industriel au fond du local.
Quand tu entres au « café Saint-Henri », le nouveau fleuron autoréférentiel du quartier, ça sent bon. J’adore l’odeur du café. Ça sent bon pis c’est beau, dans ma définition de beau, que j’ai appris au cégep pis à l’UQAM à force de me faire dire qu’une maison modèle à Brossard c’est laid. Quand tu rentres, tu vois plein de monde, mais personne te sourit. Tout le monde a un mac book ouvert devant lui, sur sa table bancale par exprès. Tout le monde a le nez dans son mac book pis un doigt sur le pad. Tout le monde a l’air d’un mollusque, avec son dos courbé pis ses bras mous. La musique est bonne. C’est du indie anglo comme je l’aime. Personne te parle. Tout le monde est en train de mettre à jour son Tumblr avec les dernières photos hyper léchées qu’il est allé prendre de ces vieilles usines décrépites, de ces éternelles ruines industrielles qui longent le canal.                 

Gatien et le fleuve

[...]

Ce paysage est sans mesure

(extrait de Ode au Saint-Laurent, Gatien Lapointe)

Au coeur du quartier du centre-ville de Trois-Rivières, la bibliothèque Gatien-Lapointe
me semble bien pâle aux côtés des mots de ce si grand poète. 

Tout est trop livide, aujourd'hui.
Je suis face à la cathédrale et lève la tête vers le clocher. Je disparais.
Je déplace les yeux, vers sa droite, vers le bas. Les murs d'un banque financière sans âme
me ramènent les deux pieds sur terre. Dieu que cette ville est triste, parfois.

Heureusement, il y a Gatien et le fleuve.

[...]

Je suis la première enfance du monde
Je crée mot à mot le bonheur de l'homme
Et pas à pas j'efface la souffrance
Je suis une source en marche vers la mer
Et la mer remonte en moi comme un fleuve 
Une tige étend son ombre d'oiseau sur ma poitrine
Cinq grands lacs ouvrent leurs doigts en fleurs
Mon pays chante dans toutes les langues

Je vois le monde entier dans un visage 
Je pèse dans un mot le poids du monde

[...]

(extrait de Ode au Saint-Laurent, Gatien Lapointe)

Un p'tit tour chez l'ophtalmo'

Un p'tit tour chez l'ophtalmo'
Un p'tit tour chez l'ophtalmo'
Un p'tit tour chez l'ophtalmo'
Un p'tit tour chez l'ophtalmo'
Un p'tit tour chez l'ophtalmo'
Dans Rosemont, on trouve des paires de yeux qui nous surveillent, sur les façades. À l'entrée des ruelles, ça en effraie sans doute quelques-uns...

Et il y a aussi quelques tests rouge-vert, à leur manière. Les regards durs ont régulièrement besoin d'une petite correction!

Les castors rosemontois

Les castors rosemontois
Les castors rosemontois
Les castors rosemontois
Les castors rosemontois
Les castors rosemontois
Les castors rosemontois
Des frontons datés de Saint-Henri aux frontons animaliers de Rosemont... On aurait espéré y retrouver un bestiaire. Hélas, l'on s'en tient au symbolisme "régional". Des orignaux, des geais bleus, des renards, des ratons-laveurs, des écureuils, etc. Ç'aurait fait de beaux blasons pour nos maisons! Mais bon. Respectons-en l'uniformité, préférons le monopole du castor canayen... à un profil de reine anglaise.
 
 

Et pourtant, en rentrant au bercail - en face, de l'autre côté de la rue - il y avait bien une tête de lion sur l'un des frontons.

 

Frontons datés

Frontons datés
Frontons datés
Frontons datés
Frontons datés
Frontons datés
Frontons datés
Frontons datés
Frontons datés

Des fois quand tu marches dans les rues, t'as l'impression un peu que le quartier t'appartient, que tu es sur le point de te l'approprier. Tu y habites, t'as flâné un peu partout, t'achètes dans ses commerces, tu t'assois dans ses parcs, tu parles avec le monde.

C'est quand tu lèves les yeux que les façades te rappellent à quel point tout était là avant que t'arrives et que tout va être encore là après que tu sois parti. Ça fait crissement longtemps que tout ça existe. Les années défilent, 1893, 1900, 1911. Entre une ruelle et un bulldozer, tu vois ST. HENRI gravé dans la pierre, vraiment plus solide que toi.

(... Ah, pis ils ont remplacé le grafitti moche de la bâtisse de Postes Canada par un autre grafitti moche...)