La Traversée

Au retour du flâneur - Quartier

Ce Retour du flâneur consacré au « Quartier » a lieu du 1er novembre 2011 au 29 février 2012 et a été animé par Philippe Archambault. Depuis le 1er octobre 2014, cet espace accueille aussi, temporairement, les notes de terrain issues de l'Atelier géopoétique Hochelaga imaginaire organisé par Benoit Bordeleau et Bertrand Gervais.
crédit photo: Kevin Cordeau



Premier coup d'oeil à gauche

Premier coup d'oeil à gauche

ça y est
mon oeil me guide
vers la gauche

premier contact

l'étrangeté
de ce qui nous est familier

aperçu contraste
pupille submergée
par la lumière frontale

le jour à la puissance mille

Et le troisième

Et le troisième

c'est le bon
celui qui me sort
à l'extérieur
de mon monde

l'éclat lucide d'une ville
sur fond d'amertume blanche

Un deuxième pas

Un deuxième pas

point aveugle

éblouissement
l'attente de l'autre

d'un second pas

poser le pied droit
sur la surface

en apesanteur

Un premier pas

Un premier pas

un premier pas en dehors de mon nombril
le monde s'ouvre dans le blanc
la neige et ma botte font rencontre
Montréal apparaît dans mes derniers retranchements

éblouir
ou avancer

So that's Saint-Henri in a nutshell. It looks like this is gonna be the place to live in Montreal in the coming years.

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Je suis obligé de faire le constat, assis au chaud avec mon latté micro-torréfié du café Saint-Henri, à regarder la neige tourbillonner et effacer les contours de la rue Notre-Dame: je suis de plus en plus intolérant face à l'anglais omniprésent à Montréal. Ici, dans le quartier, j'ai une impression d'invasion, littéralement, comme si les francophones disparaissaient à vue d'oeil. Deux gars de la construction entrent dans le café. Ils s'avancent vers le comptoir et parlent fort, en français. Dès qu'ils constatent que la serveuse est anglophone et qu'elle a de la difficulté à les comprendre et à répondre à leurs questions, ils passent à l'anglais. J'entends leur conversation, déconcentré dans ma lecture. La fille est à Montréal depuis juillet, straight from Vancouver. Elle suit des cours de français tous les matins. Elle est déjà quand même assez bonne pour quelqu'un qui vient de débarquer. Je n'arrive pas à être fâché contre elle, ce serait absurde. Ni contre les deux gars qui s'intéressent à ce qu'elle a à dire. Pourquoi devraient-ils continuer en français alors que visiblement elle piétine, elle fait de son mieux, elle a dit you'll have to excuse my French, I'm taking classes but it's difficult you know. Avec son beau sourire et sa mèche verte. Comment pourrais-je être fâché contre elle? Et pourtant, je ressens un noeud dans mon ventre, qui m'empêche de passer par dessus le fait qu'elle m'a accueilli tout à l'heure avec un hi! How are you? au lieu d'un allo! ou d'un bonjour! J'ai dit salut, ça va bien et toi? Et elle est passé au français tout de suite, un français fragile, charmant à la limite. Je me dis, ce qui me frustre, c'est cette évidence, ce réflexe, de plus en plus répandu: sa clientèle est obviously à majorité anglophone, sinon, elle m'aurait abordé autrement. Qu'est-ce que ça implique? Est-ce que je suis seulement parano? Dans une grande entreprise anglophone du centre-ville, comme chez Chapter's ou Indigo (même propriétaire), les employés sont tenus d'utiliser la formule bonjour, hi! et non le contraire. Mais ici, dans le sud-ouest, dans ce quartier "pauvre", "ouvrier", "francophone" que n'est manifestement plus Saint-Henri, la formule est inversée: Hi! Bonjour! Son boss lui a dit switch to French if necessary. Learn the basics but don't worry. Anyways everybody will be too glad to practice their English with you. I mean, I'm doing it right now.    

Dans mon temps

La même rivière, les lumières de Montréal dedans le soir, la glace qui la traverse l’hiver. Un nouveau pont – payant.
 
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Chaque fois que je prends l’autobus pour retourner à St-François, Laval (pour avoir l’air des nôtres, dites SF), je ne remarque que les changements ayant eu lieu depuis mon enfance. J’ai fait le trajet tellement de fois que la ville ne m’apparaît plus que dans ses dérogations aux souvenirs que j’en ai.

Bercée par le mouvement de l’autobus, je somnole, trop familière avec le chemin pour m’y intéresser activement. Je ne vois pas le nom des routes, sauf la rue Léa, récemment renommée ainsi lorsque la ville a réalisé, après plus de vingt-cinq ans, que Laval comptait deux rues Louise dans le même quartier. Les somptueuses maisons le long de la rivière des Prairies n’attirent mon regard qu’en raison de leurs impressionnantes décorations de Noël. Juste avant d’arriver à de l’Harmonie, un muret invite les habitants du nouveau développement SEULEMENT à pénétrer dans l’enceinte qui abrite une infestation de condos identiques (sachez que ce n’est pas ça, le vrai SF).

Ma pensée est trop occupée à méditer l’expression « dans mon temps » (déjà!) pour diriger mon regard qui flotte donc dans le vague. À mi-chemin, je n’oublie par contre jamais le doigt d’honneur que j’exécute en passant devant la maison de riches avec la fontaine géante dans l’allée (que vous pouvez admirer dans le film québécois À vos marques… party!, ça vous donne une idée).  Je n’ai rien contre les sources d’eau fantaisistes, du tout, mais les adolescents qui habitent cette maison ont lancé des pierres à ma sœur en la traitant de « rousse » (ce qu’elle est, par ailleurs) il y a six ans. Je leur destine donc cet éternel châtiment qui, j’en suis consciente, procure plus de satisfaction au bourreau que de dommages à la victime.

Je passe la fin du trajet dans un état particulièrement léthargique, surtout parce que rien n’a changé dans ce bloc de rues depuis que je n’habite plus St-François. La boucherie vandalisée située sur la droite avant de tourner sur Mirelle porte encore son enseigne, plusieurs années après sa fermeture. Le stationnement où une grand-mère a été battue à mort par des enfants qui voulaient son portefeuille est toujours aussi lugubre. (Le cœur de SF est surnommé le « ghetto », l’avais-je mentionné?) La ville met en place toutes sortes de projets de relance pour St-François afin d’attirer de jeunes familles dynamiques, Ma maison Rona en 2006 étant l’exemple duquel j’ai le plus honte.

Mon St-François personnel, celui que je retiens avec le plus de détails, se limite à la rue sur laquelle j’ai grandi. Enfant, je n’étais pas autorisée à traverser la rue Mirelle à cause du danger de l’autobus qui y passait. Aujourd’hui, c’est par là que je reviens, chaque fois. Après la maison au toit orange, je sonne. À l’arrêt suivant, je descends. À droite au prochain coin de rue, puis j’entre sans sonner dans la dernière habitation au bout à gauche.

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La même maison familiale, les lumières de Noël dedans l’hiver, la musique qui la traverse le soir. Une nouvelle salle de bain – rénovée.

 
 

Lettre à P.A. (Hochelaga vs. Outremont)

Cher Philippe,
 
Par où commencer sinon te dire que je suis présentement bien loin de mes pénates de l’esse, bien plus à l’ouest d’Outremont, mais d’une certaine manière moins distant d’Hochelaga : c’est là une question d’aisance atmosphérique, comme dirait Sansot.
 
Avant d’arriver au parc Pratt, c’est la fatigue qui m’a fait rengainer l’appareil photo. Fatigue non pas due au fait de marcher, mais à la tentative de soutenir une attention de vournousseur qui ne vaut que pour les lieux coutumiers, ceux-là même qui font office de salon et dont on s’amuse à trouver, sous un désordre subtile, les traces de jeux d’enfants. Tout, dans Outremont, m’a semblé impeccablement rangé, sinon ces trois adolescents portant le pull, assis sur un banc planté au milieu d’une mer de feuilles dorées. L’un après l’autre, ils se sont laissés choir, jouant silencieusement les victimes d’un crime dont nous aurions été les passifs auteurs.
 
Je ne sais si c’est Hochelaga qui a fait de moi un flâneur avide; avant d’aimer ce quartier, j’y ai d’abord toujours été amoureux. Il aura fallu un jour que Janie me dise, marchant rue Darling, que Montréal était enveloppant. De l’année et demi que nous avons passé devant l’hôpital Saint-Luc, elle n’avait jamais prononcé ces mots : j’aime à croire que le quartier latin n’a pas les tanins souples d’Hochelaga. C’est lui qui m’a offert la poignée de main la plus franche, malgré ses gueules de bois et son costume deux pièces chipé à l’Armée du Salut. J’ose croire que notre arrivée au 2046, là où se déroulaient les anciennes terres de William Darling, a signé notre véritable arrivée à Montréal. Un premier appartement à nous, libéré du beige égratigné des murs, des rideaux tachés et des taquine-bouteilles de la chambre 727. Ce déménagement nous a ouvert la ville en mettant d’un côté lieux de travail et de formation puis, de l’autre, ce petit espace mis à notre main; d’un côté la vitesse et puis, de l’autre, un jardinet de lenteur à biner au rythme de la marche et de l’écriture.
 
Tout en haut de tes Côtes, Philippe, se trouvaient ces trois jeunes à hoodies qui se sont mis à débouler dans des feuilles d’or avant de s’immobiliser : le premier, mains dans les poches; le deuxième, un avant-bras posé sur les yeux; le troisième, mains au-dessus de la tête. Ils ont narré à leur insu ma situation. « Range ces mains qui ne sont pas d’ici et ouvre les yeux » dit le premier. « Sinon, tu ne verras rien » dit le deuxième. Le troisième, en manière de canon au deux précédents, dit : « Rends-toi à cela qui t’entoure ». Mais il m’aurait fallu aller de cette paresse qui berce et mène à la contemplation – cet état qui fait retourner les pas sur eux-mêmes, jusqu’au cœur, et qui les fait parler. Il aurait fallut m’asseoir. Me permettre l’insertion d’un point. Au lieu, j’ai dégringolé dans la phrase de ton quartier pentu sans jamais reprendre mon souffle.
 
Au retour, il m’est resté d’Outremont cette vue vertigineuse saisie lors de notre passage à l’Oratoire – je n’y étais jamais allé et je te remercie de ce détour. Ne pas avoir été en mesure de voir le Stade m’a frappé : j’étais coupé des indices de ce que j’appelle, en riant, mon esticité. Le sentiment d’avoir été un homme délogé a continué d’occuper les côtés de ma langue jusqu’à la sortie de la station de métro Joliette. J’avais été loin de ma laubia, de mon petit abri. Sitôt de retour dans l’esse, je me suis attardé à deux détails qui pourraient entrer, respectivement, dans les catégories des kétaineries raffinées et des extravagances tranquilles. Je te les offre, en toute simplicité pour clore cette lettre que j'aurais voulu plus longue.
 
Sur la table à pique-nique utilisée comme trône par les employés de l’épicerie, une paire de jean. Près des pattes de la table, des ampoules écoénergétiques cagoulées par des condoms aux couleurs de Fruit Loops. Semence étincelante promise à qui trouve le culot approprié.
 
Plus loin, le stationnement de l’épicerie n’était occupé que par deux Markov et un Halak en herbe. Ils avaient installé leur Gaule près de l’avenue Valois. Provenait de leur îlot une rumeur tissée de rires et de sacres inoffensifs.
 
À quand cette prochaine promenade? Encore faudra-t-il décider du quartier.
 
Mes amitiés,
 
Ben
Buckingham – Montréal, déc. 2011 – jan. 2012.

Reprendre contact

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Je croyais revenir vers mon quartier d'enfance et être ébloui de souvenirs en parcourant ses larges allées. Je croyais y revenir le temps d'une flânerie paisible, occupé à retracer le passé qui pouvait remonter à dix ans, à vingt ans. J'ai habité le quartier en deux temps. Pour l'instant, c'est aussi celui que j'ai habité le plus longtemps.

Le plus amusant, c'est que j'y ai retrouvé une vieille habitude: marcher en plein milieu de la rue. Car il n'y a pas de trottoir, pas de passant, pas de voiture, rien. Le vent, seulement, et la rumeur vibrante de la circulation de la Saint-Louis, la main en désolation permanente du quartier Saint-Joseph. J'hésite même à parler de quartier tellement il est morcelé. Et si on remonte à sa fondation, on retrouve un minuscule bourg agglutiné autour de l'église Saint-Joseph, face à la ville, de l'autre côté de la Yamaska.

Or la maison familiale se trouve dans un coin isolé, derrière l'école où j'ai fait la moitié de mon primaire. Passant devant, j'ai encore le souvenir de cette journée où toute l'école s'était rassemblée devant l'entrée du nouveau gymnase pour assister à l'accrochage des chaises, sur la paroi. (Un vendeur de meubles a eu la même idée, à l'intersection de Beaubien et de Papineau...)

Le plus triste, cependant, c'est que j'ai eu l'impression que le flâneur n'était pas le bienvenue sur ces rues parfois sans trottoir. Je n'ai croisé que des éducatrices qui promenaient les enfants. Autrement, j'ai croisé des regards interrogatifs, isolés dans des voitures, qui attendaient près de l'école. Quand on marche dans ce quartier, m'a-t-il semblé, c'est pour digérer après le repas (d'où l'absence de semblables promeneurs, vu l'heure) ou pour se rendre à sa voiture. Sur Saint-Louis, en cette fin d'automne, il n'y a que poussières et odeurs d'essence qui accompagnent le marcheur.

Mais il doit bien y avoir quelques secrets bien gardés. Certains que je ne connais sans doute pas encore. D'autres que je devrai redécouvrir. Il est quand même étrange de mesurer toute la distance que j'ai pu prendre avec ce quartier depuis que je l'ai quitté...

Le temps

à genoux au Jardin des Ursulines
l'enfant fait semblant d'appartenir
à un monde qui tourne en rond 
dans les eaux du fleuve 

il voit les jours anciens posant une vie
sur les pierres d'un blanc couvent 
s'effaçant sous la neige

il y a de ces quartiers qui ne sont
que l'ombre du temps
 

Les balcons longueuillois

Retour du Flâneur

Curiosités lors de flânerie. Par une journée de grands voyagements, je dois traverser bon nombre de quartiers pour me rendre chez un ami à Longueuil qui fête ses 37 ans. Une bouteille de rhum brun 15 ans dans le sac à dos (Santa Teresa, merci à P.A.). C'est une longue marche puisque je traverse successivement les Saint-Léonard, Nouveau-Rosemont, Montréal-Sud, Vieux-Longueuil et Coteau rouge.  

Vers la fin de cette longue flânerie, je quitte la piste cyclable (de la Route verte), qui longe la gare de triage CN Southwark, et qui débouche sur une de ces rues du confin longueuillois.  Voilà que je suis touché par les balcons de cet immeuble à logements en bordure de la piste.

Parce qu’à voir tous ces vélos entassés, on se dit que la maison doit être habitée pas à peu près. Des enfants, des poupons, des parents. Ça grouille, même immobile! Mais il y a tout cet aspect improvisé qui dénote d'un savoir-faire en matière d’espace de rangement maximisé : suspendre les vélos et les remorques avec des crochets et des supports.  Je dénombre pas moins de dix vélos.

Les balcons semblent si spacieux qu’il serait possible d’y établir un campement, une chambre extérieure supplémentaire au logement. La chambre à part des mauvais jours. Des draps suspendus en guise de rideau. Une table. Un barbecue. On devine bien le mouvement de va et vient important chez ces nomades banlieusards qui semblent privilégier les vélos plutôt que la voiture.
Puis on y appréhende cette partance imminente. On l’envie presque. Demain, peut-être, le départ, l’appareillage ! On y déferra le campement. Pliera bagage. On fauchera son vélo. Et on prendra la direction du bassin de Chambly ou de La Prairie. Sinon, on ira en Hochelaga. À la queue leu leu.