La Traversée

Au retour du flâneur - Quartier

Ce Retour du flâneur consacré au « Quartier » a lieu du 1er novembre 2011 au 29 février 2012 et a été animé par Philippe Archambault. Depuis le 1er octobre 2014, cet espace accueille aussi, temporairement, les notes de terrain issues de l'Atelier géopoétique Hochelaga imaginaire organisé par Benoit Bordeleau et Bertrand Gervais.
crédit photo: Kevin Cordeau



Le nord du temps

le nord s'agrippe
aux cordes à linge qui se balancent
dans la ruelle d'un quartier
suspendu à un temps 
sans visage

il faudra un enfant rose
soufflant à la face du nordet
pour réveiller les heures à venir

Allers-retours (Côte-des-Neiges ⇔ Petite Italie)

Le 1er juillet 2004, une pluie diluvienne s’abattit sur Montréal. En l’espace de quelques minutes, les rues se changèrent en canaux et la vie des insulaires retourna à son origine aquatique. Sur l’avenue Linton, tout en bas du chemin de la Côte-des-Neiges, une bande d’amis chargea tant bien que mal le mobilier dans la boîte d’un pick-up. La violence de l’averse rendait l’opération à la fois périlleuse et ridicule. La dernière courroie fut bientôt sanglée, et la chose fut faite.
 
Ainsi je quittai mon quartier d’accueil pour m’installer dans la Petite Italie, où je devais vivre près de sept ans. Le déménagement se fit en trombe et dans la joie toujours neuve des vieilles amitiés; l’aménagement, lui, prit un peu plus d’un an, et encore : est-ce que cela peut avoir une fin? Arrêtons-nous, un jour ou l’autre, d’aménager les lieux de notre séjour?
 
Longtemps j’ai persisté à vivre tourné vers l’ouest, à m’orienter à l’aide de mes anciens repères. Je menais une double vie de quartier. Je n’habitais plus Côte-des-Neiges, et pourtant, je continuais d’y faire mes emplettes, d’emprunter la routine – la petite route – d’un passé qui, apparemment, se refusait à l’être. Imaginez : je vivais à deux pas du marché Jean-Talon et je continuais à me ravitailler chez Exo Fruits, à six stations de métro de chez moi…
 
Certaines affections, certaines habitudes ont la vie dure. Je le constate avec bonheur. Toutefois, le nouveau circuit des courses quotidiennes supplanta peu à peu l’ancien, les liens avec celui-ci s’effilochèrent, et le dernier – la librairie Olivieri – se rompit en 2007. J’avais fini par mettre tous mes œufs dans le même panier. Mon quartier rapetissa jusqu’aux dimensions intimes d’une minuscule Italie.
 
(Vous arrivez dans un espace inconnu et ses possibilités de configuration personnelle vous donnent le vertige. Après quelques années, vous dites « mon quartier » et ce que vous désignez ainsi sont cinq six rues et une poignée de commerces. Est-ce inévitable? Peut-on aménager sans procéder par limitation et réduction?)
 
En mai dernier, je rebroussai chemin et m’installai à nouveau dans Côte-des-Neiges. Il m’a fallu éprouver le plaisir de retrouver ses grandes perspectives, sa verdure à profusion, la fraîcheur de son air (même estival) et sa tranquillité quasi campagnarde pour deviner la part de nostalgie qui m’habitait depuis que j’avais quitté ce quartier. Sur ces anciennes terres dédiées à la villégiature et à la chasse, je vis, je marche, je rêve au cœur, mais on dirait à l’ombre, de la grande ville. Et c’est exquis, cette impression du meilleur des deux mondes.
 
Olivieri est redevenue ma librairie et je fais toujours mes commissions au marché Jean-Talon… et chez Exo Fruits. Cette fois-ci, j’aménage en grand, j’annexe, fusionne; je retrace les limites de mon quartier selon des rapports d’appartenance indépendants du balisage administratif. De l’espace! De l’espace entre les points! J’ai besoin d’une constellation étendue pour mon pas de pèlerin et de longs intervalles pour flâner en chemin. 

D'errance et de rien

ne plus m'allonger
sur les quais d'un quartier trop près 
d'un plain-chant  

mettre mes pas dans mon sac à dos
le long des bancs froids
rue des Forges durcie par le fleuve

près de rien
m' en aller hors de ma vue

Essai de réenchantement - V

Essai de réenchantement - V
Certaines ruelles d'Hochelaga ont leur diva. Celle de la ruelle Girard ne donne pas sa place.

Bon matin, Masson! - 004

Bon matin, Masson! - 004
Bon matin, Masson! - 004
Bon matin, Masson! - 004
Bon matin, Masson! - 004
Bon matin, Masson! - 004
Bon matin, Masson! - 004
Neige fondante et interjections.
vendredi 9 décembre


Masson, ma chère, ce matin les flocons sont gros et ils tombent dru.


L'itinéraire s'ouvre comme à son habitude sur le parc Molson. On le traverse généralement sans crainte, faut dire que c'est fort tranquille, surtout par temps froid et neigeux. Des graffitis rapidement tracés sur quelques bancs alignés nous donnent un peu d'espoir quant à l'intention de leurs auteurs: fraternité, liberté, solidarité... La boite noire sort de son sac, on souhaite prendre acte de ces notes. Mais un cri rageur, projeté en bordure du parc, nous fige l'échine. «Hey!»

On se dit spontanément qu'il faut être vraiment effronté pour crier comme ça après un photographe. Après tout, il nous est déjà arrivé de nous faire demander par des gens de ne pas les photographier alors que l'on ne pointait nullement dans leur direction - et pour nous le dire, ils arrivaient en plein devant l'objectif... Mais non. Ça ne nous concerne même pas. On a simplement droit à un forcené qui remonte la rue Louis-Hébert en jetant au vent son interjection à tous les quinze pas. Un dernier «Hey!» résonne entre les briques, alors qu'il disparait au nord d'Elsdale.

Pas de panique. Mais on range tout de même l'appareil photo car il est sauvagement pris d'assaut par les flocons de neige fondante. Encore ce matin, les façades des cafés sur Beaubien et leur lot d'endormis aux tables près des fenêtres; qui lit seul son journal, qui sirote un café pendant que culbutent ses vêtements au fond de l'établissement, qui creuse ses cernes derrière son portable...

Et là, à cet instant précis où on décide de bifurquer pour se diriger plus au sud, vers Masson, ma chère, et par la ruelle, n'est-ce pas, on tombe sur un homme qui lâche un « hein! », sans aucun interlocuteur - sans doute à un éclair de génie, vu la tronche qu'il nous sert à notre passage.

Ainsi descend-on, passant d'une ruelle à l'autre. Au moment de débarquer sur tes marges, ton trottoir, Masson, à hauteur de la 5e, si la mémoire ne nous fait pas défaut, on est encore mieux servi que tout à l'heure: «Beurpe!» qu'il nous lance celui-là, la gueule grande ouverte, laissant s'échapper un vieux fond houblonné - odeur qui nous trainera désagréablement sous le nez pendant quelques pas encore... Jusqu'à ce que nous apparaisse, sans aucun répit, un guenilloux grognant férocement contre sa feraille de vélo...

Franchement ce matin, ils se seront sans doute donné le mot.

 

Entre l'ange et la bête (d'Outremont à Côte-des-Neiges)

Rond comme une bille je rentre à la maison. Ma foi, l’équilibre est bon! O! le froid me tient droit et mes pattes ont leur tempo; mon corps, la bienveillante machine, me trimballe à bonne allure! Le sang malté circule à grands flots, le cœur fait son métier, et c’est chaque verre bu que je rebois, la chair contre le frette et l’esprit en vadrouille; l’esprit n’a pas froid aux yeux, lui, et prend une longueur d’avance. Encore quelques pas, et je m’en vais « tutoyer les anges » (Un singe en hiver).

L’avenue du Parc, pile en face. Déserte, enneigée, inhospitalière. Je la traverse et retombe (en aurais-je sauté un bout?) sur ma vieille piste migratoire Bernard-Lajoie. Et tout de suite, je me sens à l’abri, en terrain ami. Je décélère, puis m’arrête au coin, puis à l’autre, etc. (je fais mes stops). À chaque arrêt, je porte mon regard aux grands immeubles, aux arbres, aux lampadaires, aux autos prises dans la banquise... Quel délice de contempler les choses ainsi! Ivre, il me vient une générosité, une béatitude (une idiotie?), une vulnérabilité qui me relient au monde d’une manière stupéfiante (allez lire Blast). Quelque chose en moi n’en revient pas que cela soit ainsi et pas autrement.

L’extrémité occidentale de Bernard est un brin pentue. Je m’incline et me roule au sommet. Mais je ne fais rien du tout! Je suis une bille qui se laisse tirer d’affaire! Au chaud sous l’enveloppe et dans l’organe, je m’entretiens infiniment de tout et de rien. Et c’est passionnant : au fil de « l’échange », j’ai l’impression grisante d’apprendre quelque chose de neuf, d’inédit… Parvenu à l’orée orientale du parc Joyce, j’emprunte une sente oblique et durcie, où j’avance seul à la queue leu leu, puis je m’immobilise, soufflé et ravi. Je me laisse tomber dans le pied de nouvelle neige parce que j’en ai envie et que rien ne s’y oppose.

Sur le dos, je respire profondément. Le foulard en visière me renvoie ma chaude haleine de whiskey. C’est bon. Je bats des ailes. Je m’envole. L’esprit y parvient; le corps reste sur le cul, mais pourquoi s’en fâcher?! Je roule sur le côté (j’y prends visiblement plaisir), puis je me redresse d’une traite. Pas si bourré, finalement (hé!hé!). Je regarde l’ange dans la neige : l’empreinte est (trop) volumineuse. J’aurai grandi en chemin.

Après le parc et le passage du boisé Lajoie, je ne me rappelle plus très bien, sans doute ai-je commencé à somnoler en marchant… J’aurai dormi debout, l’esprit en veille, le corps confié au pilote automatique. 

Ou ailleurs

Ou ailleurs

ou ailleurs
debout encore
à l'antre d'une peau familière

direction pleine
contrastes éclatés
l'urbain meublé
dans l'hiver

c'est chez moi ici
ou une pure
illusion

Sinon tout droit

Sinon tout droit

sinon tout droit
l'amplitude
des entrecroisements
immobiles

garés dans les rues
véhicules enneigés

des citoyens
en capsule
dorment
loin des autoroutes

taches lourdes
la neige grasse

Choisir d'aller

Choisir d'aller

choisir d'aller

s'avancer passer par-dessus les barrières
terrain inconnu
le trottoir
appartient à tout le monde

le blanc permanent
fait souffrir
les couleurs qui s'agitent

la Petite-Patrie dans ma patrie
jaillit devant l'entrée

Un coup d'oeil à droite

Un coup d'oeil à droite

prendre conscience
lentement
de ce qui m'anime

l'effet froid
d'être dehors

les pieds menés
au-delà
des murs

le quartier
m'habite