La Traversée

Au retour du flâneur - Quartier

Ce Retour du flâneur consacré au « Quartier » a lieu du 1er novembre 2011 au 29 février 2012 et a été animé par Philippe Archambault. Depuis le 1er octobre 2014, cet espace accueille aussi, temporairement, les notes de terrain issues de l'Atelier géopoétique Hochelaga imaginaire organisé par Benoit Bordeleau et Bertrand Gervais.
crédit photo: Kevin Cordeau



Un café, un quartier; une île, des habitudes

On en apprend beaucoup sur un quartier en visitant ses cafés. La faune qui les fréquente ainsi que leurs décors offrent à notre tête chercheuse une énigme à déchiffrer pour comprendre ses habitants.

La disposition des tables en dit long sur les habitués. Si elles sont nombreuses et rapprochées, on peut concevoir qu’elles servent à entasser les clients pour les heures de repas payant. Si les tables sont petites et qu’un espace suffisant pour circuler avec aisance existe entre elles, ce sont les étudiants peu fortunés, les chômeurs et les artistes affamés qui le fréquente. Le menu aussi est là pour témoigner de la clientèle. S’il ne comporte aucun plat de moins de trois dollars, on s’attend à ce que vous mangiez un repas complet. S’il offre des baguettes de pain grillées au fromage à 2$, on peut vraisemblablement imaginer que la population qui fréquente le café est un mélange d’étudiants qui l’utilisent pour travailler ou comme lieu de procrastination active, d’oisifs peu fortunés et d’artistes qui traquent l’inspiration loin de l’atelier trop petit.  lire la suite »

L'ilot à l'est d'Iberville

L'ilot entre d'Iberville, la sixième avenue, Jean-Talon et Bélanger

Une collègue de travail m’écrit ceci :

« Salut!

Écoute, je suis allée faire une incroyable balade dans Rosemont Villeray, fallait que je te dise. J'ai découvert un p'tit coin perdu, un genre de no man's land, un quadrilatère aux allures de bled perdu de campagne, un mini village à la Roxton Pond, avec des maisons délabrées, un chien qui jappe trop, une rue absurde, des cours arrières fascinantes. Bref, j'étais vraiment étonnée.

Débarque au Métro Iberville, c'est entre Jean-Talon et Bélanger, entre Iberville et la 3e avenue. Le cœur de cet espace est la rue Beaujeu, qui mesure à peu près 1 km, et j'exagère! Tu peux flâner là longtemps le dimanche après-midi, quand personne ne sort! On dirait un autre monde! J'espère que tu aimeras!

Bonne JRF,
Catherine »
 

Salut Catherine et merci du tuyau !
                                                                       En revenant du cégep, ce soir, j’ai garé ma voiture devant le parc Bélair, à l’ouest de la 6e avenue et je me suis promené entre les rues que tu m’as indiquées. À mesure que je marchais, je comprenais ce que tu impliquais par le genre « No man’s land » qui caractérise le petit ilot : peu de gens se promènent sur les trottoirs, peu d’autos circulent dans les rues, il y a de grandes ruelles larges et vides où se côtoient des cabanes rafistolées de tôle et une impression générale d’immobilité. Les arrière-cours étalaient les trésors des ramasseux et les merveilles des bricoleurs du dimanche, ce qui lui donne une allure de bled perdu. J’ai aussi remarqué que les rues, peu praticables en voiture à cause des sens uniques, libèrent le déambulateur de tout stress et lui offre la latitude de laisser traîner son regard un peu partout avec la lenteur qu’il désire. Cependant, il me semblait qu’il y avait plus de ruelles que de rues dans cet ilot.  J’étais tellement enthousiasmé par cet endroit que j’ai décidé de souper là. Je me suis acheté un excellent sandwich italien au coin de Molson et de Jean-Talon et je l’ai englouti en explorant ce petit monde. J’ai même vu un pin blanc dans une cour. Un pin blanc, tu te rends compte ! Pour compléter l’atmosphère, un couple hispanophone discutait en parlant fort sur un balcon et j’ai entendu de la musique arabisante sortir d’une fenêtre ouverte d’un deuxième étage. Mais peu de personnes se faisaient la comédie en posant pour la postérité et pour la plus grande joie du flâneur.

Merci encore de ton message.

Xavier

Par une belle nuit d'aout...

Je dérive vers le sud. Je marche dans l’air frais de la fin de l’été. Sur Dante, de vieux Italiens discutent le coup en observant les passants et font silence devant mon salut. Saluer les gens qui nous regardent fugitivement déconcerte. Ce n’est pas simple de se sentir reconnu. Il y a que l’on se cache derrière un regard porté droit devant soi pour échapper aux autres dans la grande ville. Pourtant, ce quartier est attentif et patient : les gens habitent la rue, discutent pour éviter l’ennui, se hèlent de leur balcon comme des capitaines du pont de leur navire. Leurs voix tempêtent dans l’air frais du soir et les banderoles blanche, verte et rouge claquent au vent. Les couleurs sont plus vives qu’ailleurs. L’ambiance est là, dans les habitudes et dans les multiples cafés qui ouvrent leurs portes aux passants.
 
Mon pas est lent et incertain. Je ne sais pas pourquoi je prends ce gigantesque détour de quelques 10 kilomètres pour me rendre à une fête où j’ai plus ou moins envie d’aller. Je me sens fragile et mon goût pour la conversation et la vie cachée derrière les apparences laisse la place à un sentiment de mélancolie et d’inachèvement qui convient bien à l’atmosphère du parc Dante : les bancs placés sous des treillis d’où coule des lierres, les hauts cèdres qui offrent un matelas vertical à la statue de Durante degli Alighieri, les pavés de pierres luisants, tout cet aménagement me conforte dans un sentiment romantique d’incomplétude. Moi, si souvent enjoué au milieu d’une foule, je me sens flotter dans le costume de l’énergique bon vivant.  lire la suite »

« Êtes-vous sûr d’être ici? »

Les mots, peints en noir sur le trottoir au coin de Gilford et Bordeaux, m’ont d’abord apparu à mon arrivée dans le quartier, fin juin dernier, alors que je venais d’emménager sur le Plateau-Est (souvent, on prononce le « est » à voix basse, le point cardinal devenant honteux lorsque juxtaposé au Plateau). Je revenais de la Distillerie où quelques pots Masson avaient été vidés à la paille, ce qui explique sans doute la (trop?) grande fascination qu’a suscitée cette phrase chez moi. Pour rendre hommage à l’ingénieuse personne qui sème des doutes existentiels aux coins des rues, je n’ai cessé de me poser la question depuis.
 
Mon corps se promène souvent entre St-Denis et Iberville, longeant St-Joseph ou Mont-Royal. Le courrier m’étant adressé arrive bien sur Messier; c’est ici que les gens m’appellent, me rejoignent, me voient sortir les poubelles. Mais suis-je vraiment ici?
 
Bien sûr que non.
 
J’habite chaque ici en nomade.
J’habite le passage entre les lieux.
J’habite l’ailleurs et la mémoire.
Je n’habite pas le quartier, je le traverse.

Hochelaga, la nuit

Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
Hochelaga, la nuit
22h30.

Je me suis glissé dans l'humidité qui s'est ensuite immiscée dans les articulations - le genou droit, surtout.

Le calme plat, avenue Jeanne-D'Arc. Des talons aiguilles qui cousent des peaux meurtries au trottoir fissuré.

Je suis entré dans le loft de V., désert, devant le poste de transformation. Un service rendu à une amie.

Au retour, des chats qui filaient ici et là. Un type qui urinait sur une Smart et cherchait Orion du regard.

En mettant le pied dans l'Appart, j'ai retiré mon gant droit. Le cuticule de l'index fendu, les mains blanchies.

23h20.


Quartier de lunes

mes mains tissent le fleuve 
sur le seuil du quartier froid

fil de soie bleu s'allongeant le long des côtes

j'enfilerai mon corps jusqu'à lui
et toucherai terre dans l'air clair d'un quartier gauche
plein de lunes et de laine

Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)

Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)
Saint-Henri la nuit (rue Saint-Ambroise)

Ça faisait longtemps que je voulais aller photographier le Château Saint-Ambroise et les alentours de nuit.

On a gossé avec les réglages de l'appareil.

On a été obligé de changer de direction à cause du train du CN.

Je me suis roulé dans le cachet industriel de Saint-Henri.

Les trois dernières, c'est sur le chemin du retour.

C'est confirmé, même à +3, tes mains gèlent.

Une citation

Une citation, comme ça, que j'ai retrouvée en fouinant dans les archives d'un de mes blogues. Merci à André de m'avoir prêté cet excellent livre il y a de cela deux ou trois ans.

« Quartier: petite terre d'appartenance et d'identité. Je suis du quartier. Il n'est pas du quartier. On vient d'arriver dans le quartier. C'est aussi, en quelque sorte, un quart de la vie. Un quart de notre vie. Comme si le lieu composait une part essentielle de notre temps, et presque de notre corps, de notre chair. »
 
-- Philippe Claudel, photographies de Richard Bato, Quartier, La Dragonne, 2007, p. 15.

Dans le couloir de la mort

En attente sur le bord des #dérives

Je marche dans la ville. Les trottoirs sont glacés et je fais attention à ne pas glisser. En semaine, mon parcours me mène dans ce que je nomme « le couloir de la mort » : un tronçon de la rue Saint-Denis où se promènent les camions, bétonneuses, vitres, grues et poutres d’acier du futur CHUM. Depuis plusieurs mois, cette artère entre le Vieux Montréal et l’UQAM n'est qu'un vaste terrain de construction où je ne croise plus seulement les itinérants du square Viger, mais aussi des gars de la construction.

Voilà que pendant plusieurs jours, cet homme est assis sur une chaise de camping au coin des rues Saint-Antoine et Saint-Denis. Il tient une canne et regarde le trafic matinal qui débouche du tunnel Ville-Marie.
Moi – Ça va ?
Lui – J’attends pour  une opération médicale.
Moi – Vous savez, l’hôpital du CHUM, ce n’est pas pour demain.
Lui – J’ai une chaise, ça va aller.
Moi – ? … bonne journée.
Lui – bon magasinage.
Moi – ? …

Nouveaux quartiers : au fil du relief (1)

Du Plateau Mont-Royal, je suis passée depuis décembre à quelque chose, disons, de plus vertical. Car c’est au fil de randonnées à ski que mes retrouvailles avec la Suisse se tissent et prennent corps. Ce faisant, le regard se voit obligé de reconsidérer la notion d’espace et de mesurer la complexité d’un territoire lorsqu’il s’agit de l’appréhender en 3D : massifs, cimes, cols, selon la perspective, ce qu’on prenait pour un simple triangle peut très bien présenter des courbes insoupçonnées et une bosse, receler de fières arêtes. Du relief à en perdre le Nord, mais qui étanche durablement la soif. Ainsi, je mords à même le paysage et réapprivoise l’altitude de ces « nouveaux quartiers ». En voici une première bouchée…

* * *

C’est un matin de givre, un de ces matins secs et très bleus où la montagne vous picote au bout des doigts. Un mot me vient pour parler de cette course : équilibre. L’équilibre des éléments, celui de pas qui ont trouvé leur rythme collectif. Monter à la Douve depuis le village de Gérignoz (dans le canton de Vaud), c'est 1000 mètres d’élévation de l’ombre au soleil, entre rondeurs et saillies. Il y a d’abord une marche en forêt le long de la Gérine qui s’écoule sous la glace; puis on entre dans la réserve de la Pierreuse, avec ses vallonnements et ses prairies blanches, mais aussi ses élévations, sa rocaille, ses pics. Quelque chose entre l’étable et les nids d’aigle... À gauche s’élève le massif de la Gummfluh. Le sait-on? Gumm veut dire « la vallée » et Fluh, « le pic ». Tout semble dit. Tout est là, dans cet équilibre des forces en présence.

L’avancée se poursuit. À mes pieds, il y a l’ombre. En haut, le soleil sur le Rocher du Midi. Mon bâton effleure une neige très fine, de celles qui ne reçoivent jamais les assauts du soleil et dans laquelle on peut lire que la descente sera un cadeau. Peu avant midi, nous nous arrêtons sur une petite bute baignée de lumière pour un premier pique-nique. Prendre des forces avant cela – la main en visière, je suis du regard une trace en zigzag, celle qui mène à la Douve. « Tu vois le soleil sur le col? », me montre la guide. « Eh bien, c’est exactement là qu’on va ». Cette ascension me rend silencieuse. Il y a quelque chose d’icarien à vouloir rejoindre l’astre. De conversion en conversion nos dix silhouettes concentrées se suivent, j’aimerais être un aigle. Ligne vibrante d’hommes, progressant muets sur la pente.

Puis vient un passage plus raide, celui pour lequel nous avions prévu d’éventuels piolets : une trentaine de marches creusées dans la neige. Le corps tout contre la paroi je monte une à une chaque marche, skis en mains. Puis vient le moment où le dos peut se redresser tout à fait. Alors, comme on déplierait une immense carte en relief, un panorama sauvage se déploie devant nos faces incrédules et rougeaudes. La notion de « quartiers » (même au pluriel) vole en éclats.
Un peu plus haut en bordure de falaise, il y a ces quelques roches saillantes que gifle un soleil franc. On s’y installe, les sacs à portée de main. Et là, hirsutes, un collier de montagnes noué autour du cou, on se met à mordre tantôt dans le soleil, tantôt dans une tranche de pain. Pas très loin comme pour veiller sur le groupe, se tient un arole solitaire sur son perchoir de roche.

Course au Plan de la Douve avec le Club Alpin, samedi 14 janvier 2012