La Traversée

Au retour du flâneur - Quartier

Ce Retour du flâneur consacré au « Quartier » a lieu du 1er novembre 2011 au 29 février 2012 et a été animé par Philippe Archambault. Depuis le 1er octobre 2014, cet espace accueille aussi, temporairement, les notes de terrain issues de l'Atelier géopoétique Hochelaga imaginaire organisé par Benoit Bordeleau et Bertrand Gervais.
crédit photo: Kevin Cordeau



Visite à la SHSH

Gabrielle Roy et les garçons de Saint-Henri

Guy me pointe du doigt la photo (pièce no1), pas vraiment noire et blanche, plus sépia, beige et crème, sur laquelle je vois une bonne centaine de personnes réunies dans ce qui ressemble à une salle de bal. Ces gens ne me disent rien, ils sont d'un autre monde, un monde dans lequel on portait ces robes qui sont exposées à la Grande Bibliothèque en ce moment, des crinolines, des frous-frous, des culs bombés. Ils appartiennent à une histoire qui m'est inconnue, étrangère, sur laquelle je n'ai aucune prise. Ils sont souriants, pour la plupart, des jeunes et des vieux, des générations réunies pour le banquet annuel du Centre Paroissial Saint-Zotique.  lire la suite »

J'ai marché avec Lénine

Monsieur Lénine, je le vois de temps à autres marcher avec son petits-fils. Chaque fois, c’est rue La Fontaine ou Jeanne-d’Arc – rarement au parc Jibé ou à la place Simon-Valois. En été, Lénine est toujours vêtu de la même manière : casquette d’ouvrier, pantalon bleu marine agrémentée d’une ceinture au cuir fendillé à boucle d’argent, une chemise blanche à col Mao – les manches légèrement fripées à hauteur de l’avant-bras. Sa barbiche est entretenue de manière impeccable. Sa main droite, noueuse mais solide, ne lâche jamais le pommeau de sa canne faite d’érable.
 
Quand il regarde son petit-fils courir et échanger avec les autres enfants qui peuplent le parc, c’est avec les yeux humide et le corps droit, l’air de dire : « Voyez comme il court bien. Voyez comme il est fort et comme il s’exprime clairement et comme il a le regard curieux. » De mémoire, je ne l’ai jamais vu sourire, sinon lorsqu’il passe la main dans les cheveux du garçonnet après une longue course, avec d’autres gamins du quartier, sous le dragon qui campe le milieu du parc Jibé. Mais il s’agit moins d’un sourire que d’un redressement des commissures des lèvres, un pli de satisfaction qui se permet parfois de faire ciller ses pattes d’oies.

Hoche quoi?

Un ami me posait récemment cette question : « Hochelaga, c’est quoi? » Si on m'avait posé cette question il y a quatre ans, je n’aurais su répondre. Aujourd’hui, je lui répondrais par une autre question qui ne résoudrait probablement rien : « De quel Hochelaga parles-tu? » Déjà, qu’on s’en tienne aux districts électoraux et aux arrondissements municipaux, on se retrouve avec une bonne soupe : Hochelaga, Hochelaga-Maisonneuve, Mercier – Hochelaga-Maisonneuve… On ratisse large.
 
Les quelques mémoires à marchettes qui alimentent encore le business du Très-Haut vous diront qu’Hochelaga, c’est la paroisse Nativité-la-Sainte-Vierge. Certains, plus hips, auront adhéré à HoMa, interjection à détermination possessive, qui se fraye mollement une place dans le parler de tous les jours. D’autres escamoteront son dernier « a » ou le nommeront Hoche’élague, règne de traces et de ruptures. Hoche-Maison est une drôle de bête.
 

Je suis chez moi en visite (Côte-des-Neiges I)

La lourde (porte) se referme derrière moi alors que je hume l’air d’octobre pour avoir quelque prise – des données – sur l’immédiat. Je n’apprends rien qui vaille (j’ai les narines obstruées), sinon que le froid, cette variété là, c’est l’hiver qui pointe en automne. La rue dans mon champ de vision, c’est Darlington : une large avenue bordée (surtout) d’érables légèrement vêtus de chaudes lumières. Je m’avance jusqu’au trottoir et trois perspectives se prêtent au regard. La première, droit devant (à l’ouest), s’arrête à vue de nez, j’exagère, plutôt à un jet de pierre, contre une petite masse de feuillus et, dans quelques jours, contre le dos d’un immeuble. La deuxième, à gauche (au sud), rectiligne, attire l’œil au ciel, car la verticalité du bitume se prolonge dans celle de la tour de l’Université de Montréal, communément appelé le « phallus ». Cette verticalité est une des qualités du quartier, dont la côte cause des hauts et des bas. La troisième perspective, à droite (au nord), est courbe : elle ne débouche donc pas sur un horizon lointain, mais conduit in extremis à l’avenue Van Horne.  lire la suite »

Préambule, à L'Oratoire

À l’Oratoire, 19 octobre 2011.
 
Le temps a passé. Je sens cette évidence de manière viscérale et épidermique. Je suis la preuve vivante, pour un bref moment, de ce passage. Un peu plus de onze ans se sont écoulés depuis que j’ai quitté ma campagne natale pour Montréal. Onze ans, quatre déménagements, des emplois d’un bout à l’autre de la ville, d’une pointe à l’autre de l’île, et des centaines d’heures de flânerie au petit bonheur. De quartier en quartier, je suis passé et j’ai laissé une multitude de traces  – des ravages d’empreintes ou des pistes uniques difficiles à traquer. Passer signifie, notamment, laisser derrière soi, et puisque nous-mêmes nous passons, eh bien cela signifie nous laisser derrière. Mais inutile de nous retourner en espérant le sillage, la ligne pleine d’un tracé que nous pourrions suivre sans peine. Nous pouvons tout juste discerner à même l’oublié une constellation d’endroits hantés et affectés, un réseau de supports mnémotechniques qui nous rappelle et nous signale notre passage, notre être de durée, nos temps successifs. Par exemple, ce bon vieux banc de parc dont l’ingéniosité accueillit plus d’une fois une amitié, si je le regarde de plus près, je distingue la fibre de mon intimité amalgamée au bois de l’ouvrage. Les quartiers que j’ai le plus fréquentés abritent tant de souvenirs que ma mémoire seule ne pourrait les garder; ces quartiers me sont familiers précisément parce que je m’y retrouve!  lire la suite »