La Traversée

Au retour du flâneur - Centres commerciaux et grandes surfaces

Ce Retour du flâneur consacré aux « Centres commerciaux et grandes surfaces » a lieu du 1er avril au 31 août 2012.
Il est animé par Kevin Cordeau.
crédit photo: Kevin Cordeau



Certaines exceptions s'appliquent

Certaines exceptions s'appliquent
Tout est soldé / Tout doit partir / Fermeture du magasin / Certaines exceptions s'appliquent / On médite, mains jointes / Rabais de 50% à 80% / Fermeture / On reprend son souffle / Liquidation des stocks / Certaines exceptions s'appliquent / Yeux entr'ouverts / Everything must go / Tout doit partir / Devant trois taches de lumière

Point de fuite

Les dalles monochromes, les boutiques désaffectées et leurs vitrines tapissées de «Dormez Bien Plus» me rappellent le Carrefour Trois-Rivières-Ouest. Le temps où ma déambulation se laissait dicter par l’emplacement des quelques manèges dispersés dans le centre d’achat: voiture de course, coccinelle, vaisseau spatial. Non loin du cinéma de la Plaza, une fillette a pris d’assaut le Grand Schtroumph et lui fait subir un mauvais quart d’heure. Je retourne sous terre, me trouve un banc libre, ferme les yeux. Laisse le lieu surgir autrement. Ventilation, talons hauts, roulettes de panier d’épicerie, horloge qui sonne, indique peut-être le tempo d’un autre monde. Aboiements. Ligne téléphonique sur speaker. Ça fait déjà trois fois que je passe devant Accessoires Cuir Mondial, toujours cette odeur composite, entre pistolet à colle chaude, cuir et tissus synthétiques. 11h10, au Vegas Lounge Bar, il y a de la musique qu’on peut qualifier de lounge, j’imagine. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais goûter au Vegas, mes sens ont capté suffisamment de fréquences divergeant du réel auquel je suis habituée. Besoin de regagner la surface. Le vendeur de Mode Masculine fait les cent pas devant sa boutique, les mains jointes dans son dos. Il m’aperçoit dans l’escalateur, une pointe d’envie se devine dans ses yeux. Il me fixe jusqu’à ce que je disparaisse.

Meuble Cité

C’est la caverne d’Ali Baba où domine l’odeur du plastique, du neuf qui ne cesse de faire le beau en espérant trouver preneur. Une caverne qui ne sait plus quoi faire de ses richesses et se trouve à en entreposer le surplus dans les boutiques désaffectées avoisinantes. Si mes yeux ne savent pas trop où se poser dans cette avalanche de couleurs, de textures et de clignotants lumineux, ils savent néanmoins éviter ceux des vendeurs, n’ayant pas envie de me faire vendre une quelconque étagère pour aussi peu que 6$ par mois pour une durée… illimitée. Et puis il y a un malaise à songer qu’ils gagnent leur vie en vendant… ce qui pour moi constitue matière à plaisanteries. À Benoit qui me montre ce qui complèterait à merveille mon mobilier de salon – une table basse soutenue par un dragon argenté – je renchéris en lui faisant découvrir le Livre de la jungle en mobilier: une lampe dont la base se constitue d’un Shere Khan accroché à un tronc d’arbre et une autre table vitrée soutenue par des Baloo se baladant nonchalamment.


Un(e) tour de Babel

Plaza Côte-des-Neiges, un vendredi sombre, pourtant ensoleillé

Assis sur l’arête d’un triangle équilatéral, trois bancs ainsi assemblés, j’entends parler dans mon dos et à mes côtés. Mes voisines sont de vieilles femmes d’origine asiatique. Je ne saurais être plus précis. Mais serions-nous plus avancés si je savais? La compagnie me plaît, voilà l’essentiel. Elles parlent; je me tais. C’est parfait. Si ma présence détonnait, je ferais valoir la joie discrète d’être à l’intérieur de cette tour de Babel bon marché. Qui est l’étranger ici? De mon point d’ouïe, c’est moi l’intrus, celui qui ne pige rien et qui interroge ces beaux visages ridés : que dites-vous? Mais nulle inquiétude, ni frustration. Le voyage m’a enseigné que les oreilles servent à entendre, puis à écouter. Accessoirement, à comprendre. Quel plaisir d’accueillir la sonorité et la musicalité de la parole humaine sans la distraction despotique du sens! S’ouvrir à la beauté des voix, rêvasser sur la trame sonore, imaginer les paroles si ça nous chante, etc. Ici comme ailleurs, mettre à profit son ignorance et sa bonne éducation. J’adresse un sourire à mes voisines. Je n’obtiens pas le résultat escompté. Elles sont là, ça me suffit. Ça devrait me suffire.

***

Même endroit, même jour

La Plaza compte une aile déserte, désaffectée. Une espèce particulière de terrain vague intra-muros. L’impression d’anomalie, d’une aire privée de présent. Ces vitrines recouvertes de papier, obstruées, ruinées, rappellent les misères et les déboires des entreprises commerciales. La vie dure des petits commerçants. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ils se tirent d’affaire. Après deux heures de flânerie, je peine à croire que ces boutiques de babioles, de soldes dérisoires et de ventes qui n’en finissent pas de finir soient viables, encore moins profitables. Comment Marcel de la bijouterie Blue Diamond tire-t-il son épingle du jeu? Labeur ou filouterie? À l’œil, j’opte pour la seconde catégorie.

Loblaws trifluvien

Je croyais que les halls d’entrée d’épicerie montraient leur utilité principalement l’hiver, pour secouer la sloche adhérant sous nos semelles. Mais chez Loblaws, c’est une autre dimension. Des îlots d’items flottent dans le hall, compliquant le trajet des paniers à roulettes. De vraies autos tamponneuses. Ici, les charriots ont deux étages, permettant de multiplier les options de stockage des denrées, les façons de jouer à Tetris en rangeant les provisions, comme dirait mon amie Alice.

Les gâteries ne nous attendent plus seulement à côté des caisses, en fin de parcours, mais dès l’entrée. Le royaume du sac de chips, mais gageons qu’on trouvera difficilement le rayon des croustilles une fois qu’on aura traversé le supermarché de long en large? Ou qu’il faudra avoir traversé nombre de contrées sans rapport avec le menu du barbecue de ce soir?

Les fruits et légumes abondent, pré-coupés, tranchés, mis en rondelles dans des barquettes disposées sur des présentoirs de glace concassée. On ne vous apprête plus seulement les filets de poisson, mais les fruits et légumes. On vous prend par la main avec des présentations soignées qui combattent l’immensité du lieu, l’impersonnalité de la bâtisse. On mijote de délicates attentions, on valorise l’humanité de l’endroit.

Je note en longeant les comptoirs réfrigérés que la mode semble au vert pour les batteries de cuisine cette année, de même que pour les plats style Tupperware.

Souvent, dans les épiceries que je fréquente, je flirte avec le nombre limite d’articles de la caisse rapide, huit ou moins. Mais ici aucun danger, elle a doublé sa tolérance. Autres dimensions, autres proportions.

Le temps d’attendre que la caissière scanne mes achats, mon œil capte les bannières de marques conçues pour diversifier l’offre de Loblaws: le Choix du Président, qui compte des variantes pour le bio, le jardinage, le grill, la santé, les recettes; Joe Fresh pour la mode vestimentaire; PhotoLab; l’école culinaire…

Beaucoup d’emballages et de couleurs pour masquer un réel supersizé. J’ai éprouvé un malaise en entendant l’hymne de Buy n Large, cette compagnie qui monopolise le marché dans le film d’animation Wall-E. Parce que je ne sais pas à quel point il s’agit d’une exagération... http://www.youtube.com/watch?v=IIq0F3sZQFw

C'est un départ...

«Peut-on concevoir, à présent, une beauté de l’insignifiance ? Ces deux mots semblent contradictoires, mais pourquoi n’envisagerait-on pas que puisse se dégager d’un monde amorphe, au sein duquel nul signe digne d’attention ne se manifesterait, une beauté de la monotonie, de la régularité anesthésiante, de l’indifférence envoûtante?»
-- Alain Médam, Un désir de beauté, Montréal, Liber, 2012, p. 59.

Välkommen!

Välkommen!
Välkommen!
Välkommen!
Il y en a pour qui cela tient de l'habitude, pour qui les balades en voiture sont nécessaires pour relier tout point A à son point B. Se garer là, non loin des portes, seulement survêtu d'une écharpe malgré le froid mesquin qui traine dans le fond de l'air, c'est comme aller quérir son carton de lait au dépanneur. Cette grosse boite-là, parachutée en plein cœur de ce qui fût autrefois des terres agricoles, ensuite en friche : voilà ce qui attire tant de consommateurs.

Pour vous, c'est une véritable expédition. Il faut la prévoir, tout en craignant la menace de congestion, fréquente dans ces parages. Vous n'y allez pas non plus pour une simple babiole que vous pourriez facilement retrouver ailleurs, et sans sortir la voiture, le cas échéant. Il s'agit d'accumuler de supposés besoins et tout à coup de dire on y va, il le faut. Ou d'avoir en tête un cadeau à offrir pour un anniversaire prochain, cadeau qui a été précisément réclamé...

Vous les voyez, ces habitués, qui font le magasin en entier avec le même enthousiasme nonchalant qu'ils afficheraient en parcourant les sentiers d'un jardin. Parfois le panier reste vide jusqu'à la toute fin, et alors tiens, puisque nous sommes là, aussi bien rapporter une plante, un économe au manche en silicone, un paquet de petites chandelles, n'importe quoi.

À peine êtes-vous entré, la porte automatique ne s'est pas refermée encore, derrière vous, que vous parviennent simultanément les odeurs de la cantine, au deuxième étage, et la musique, les cris et les rires d'un dessin animé pour enfants se déroulant au rez-de-chaussée. L'escalator tourne, tourne, alors que personne n'y monte. Qu'un couple qui hésite à prendre deux sacs ou bien un seul, devant la boite où ils sont empilés. Vous montez. Sans panier ni sac. Bien que vous sachiez ce que vous venez chercher, un truc tout simple, vous ferez tranquillement le parcours, le sentier, empruntant parfois un raccourci.

Il est préférable d'être sage, de respecter le sens prévu de la circulation. Vous avez déjà essayé de faire une partie du sentier à contresens. Parce que encore une fois, vous veniez chercher un bidule bien précis, qui, selon vous, se trouvait plus près de la fin que du début. C'était un dimanche. Tout le monde sait ce que c'est, un dimanche, dans un grand magasin. Il s'en fallut de peu que vous n'y laissiez votre peau.

En mode sécuritaire, donc. Dans les différentes sections, il est facile d'épier les conversations, souvent menées à voix haute, qui vont des plus anodines aux plus existentielles. Là une querelle autour du choix des rideaux, là une femme qui assure que ça, ce n'est pas son genre d'armoires de cuisine, ici un pousseur de carrosse qui regarde lassement sa compagne réfléchir aux éléments nécessaires à la rénovation de leur salon. Plus loin, une dame pénètre dans une nouvelle section, emportée par un débordement de joie soudaine qui lui fait dire: « Ah! Maudit que c'est le fonne cette section-là! Y a tellement des belles affaires! Ah! » Au sortir du parcours, un homme et une femme, rondelets et moustachus (si si, les deux), déambulent comme deux poissons tourneraient en rond dans un aquarium. « Ouin, tu le connais ton magasin, bébé! »

En file, aux caisses automatiques, individuelles... comment les nomme-t-on? Fini en tout cas le temps des caissières et des caissiers, de l'argent liquide. À vous, maintenant, de jouer de la douchette! (Douchette? Si si... Ou si vous préférez: lecteur de code-barres, scannette. Si vous n'avez pas peur des emprunts, allez-y avec scan gun, mais discrètement s'il vous plait). Les paniers, les chariots, sont chargés de boites, minces pour la plupart, et de sacs remplis d'articles de tout ordre. En fait vous êtes le seul à n'avoir besoin que de vos mains pour transporter vos achats jusqu'à la caisse. Derrière vous vient s'ajouter à la file un jeune couple qui préfère payer en deux temps et ainsi faire deux «voyages» jusqu'à la voiture. D'abord pour s'assurer que ce qu'ils ont accumulé dans ce premier panier rentrera... Il y a lieu de s'imaginer un appartement complètement vide qui s'apprête à ressembler à certaines sections du parcours.

Tiens. Pendant l'attente, vous décidez qu'il serait bien d'en rapporter un artefact, ou du moins, quelque chose que vous n'auriez jamais acheté dans un tel lieu. Vous choisissez une petite boite de biscuits secs, gingembre et citron.
 

Petit échauffement technique

Maintenant que ce septième Retour du flâneur est lancé, je vous propose un court échauffement technique, à intensité variable.

- Quelques étirements de routine, question de dissiper nos appréhensions et ainsi de diminuer les risques de blessure...

D'emblée, je n'aime pas les centres commerciaux, les grandes surfaces encore moins. Pour le mode de vie qu'elles imposent et dont elles font, malgré tout, la promotion. Dans les premiers, d'ailleurs, il y a qu'il s'agit généralement d'un bâtiment appartenant à un seul investisseur, sinon à un groupe d'investisseurs, et que chaque commerçant, au fond, y est locataire. En ce sens, ne peut pas y installer ses pénates qui veut. Dans les secondes, c'est la surabondance de marchandises qui me rebute. Je suis toujours aussi troublé par celles et ceux qui y passent leur samedi, leur dimanche, à s'imaginer y faire des économies en profitant des soldes, alors que ces derniers (solde est un nom masculin, oui, j'ai hésité) ne font que les inciter à dépenser...

Et mon sentiment est flaté, oui, dans le sens du poil, quand je lis ces quelques lignes de La société de consommation:

« Nous sommes là au foyer de la consommation comme organisation totale de la quotidienneté, homogénéisation totale, où tout est ressaisi et dépassé dans la facilité, la translucidité d’un « bonheur » abstrait, défini par la seule résolution des tensions. »
[...]
« Comme dans le panthéon romain venaient syncrétiquement coexister les dieux de tous les pays, dans un immense « digest », ainsi dans notre Super-Shopping Center, qui est notre panthéon à nous, notre Pandémonium, viennent se réunir tous les dieux, ou les démons, de la consommation, c’est-à-dire toutes les activités, tous les travaux, tous les conflits et toutes les saisons abolis dans la même abstraction. »
[...]
« Dans la substance de la vie ainsi unifiée, dans ce digest universel, il ne peut plus y avoir de sens : ce qui faisait le travail du rêve, le travail poétique, le travail du sens, c’est-à-dire les grands schèmes du déplacement et de la condensation, les grandes figures de la métaphore et de la contradiction, qui reposent sur l’articulation vivante d’éléments distincts, n’est plus possible. Seule règne l’éternelle substitution d’éléments homogènes combinatoires d’ambiances, dans un printemps perpétuel.1 »


- Le corps, autant que l'esprit, gagne en souplesse, déjà, on se sent plus à son aise...

Malgré cela, je me surprend à oser espérer que tout n'est pas impossible en ces lieux, que l'on n'y devient pas forcément de simples automates, membres d'une tribu de consommateurs anonymes.

Ces lieux ne sont pas anodins. Ils s'imposent dans le paysage urbain et périurbain... En fait, plus ça va, et plus ils s'imposent partout. Il y a longtemps qu'ils cherchent à remplacer les vieux centre-villes, les petits surtout, ceux qui peinent à survivre à l'attaque. Les centres commerciaux se donnent des airs de « quartier », au fond...

« Il faut recréer les lieux de convivialité qui ont disparu dans les villages et dans les villes, la rue devenant trop anonyme. Les galeries, la plazza vers laquelle elles convergent, deviennent les nouveaux lieux de rencontre, de rendez-vous.2 »


En terminant, juste pour le thrill: http://www.youtube.com/watch?v=7zK_44APmbY



1 Jean Baudrillard. La société de consommation, Paris, Folio, 1986 (1970), pp. 25-26.
2 Patrick de Moncan. Histoire des centre commerciaux en France, Paris, Éd. du Mécène, 2008, p.237.