La Traversée

Vélo de nuit - I

Une flânerie à vélo se déroule comme une séquence: en une succession rapide, ininterrompue, d'images, de fragments de ville. La nuit, cette séquence est ponctuée d'ellipses, insérées en douce par fondus enchaînés... C'est la lueur des réverbères, surtout, qui en dicte la syntaxe.


- Entre la rue Jean-Talon et le boulevard Rosemont, la Route Verte est plongée dans une noirceur épaisse. Ce n'est plus tout à fait des cyclistes qu'on y croise, mais plutôt des lumières clignotantes, des sonettes métalliques. On se retrouve à découvert aux intersections, où la nuit se fait plus orangée.

- Partie de basket-ball tout juste terminée au parc des Carrières, on occupe le bitume de la piste cyclable et les bancs à proximité de l'abreuvoir. C'est le buisson attenant qui s'avère pratique, car on peut y rendre discrète une caisse de Tremblay à partager. À vélo, vaut mieux signaler son passage que de risquer de frôler quelqu'un, quelque chose. Ça passe de justesse. Un ramasseux de bouteilles consignées, qui devait avoir visité les sportifs au repos quelques minutes auparavant, trotte à côté de son vélo devenu charette, sous le viaduc. C'est le cliquetement des canettes qui nous aura sauvé la vie, dans cette noirceur!

- Plongé dans le silence de la piste, au nord du parc Laurier, on devient le témoin invisible d'un terrain de baseball complètement nu sous ses réverbères. On entend malgré tout le souvenir du cognement des balles, celui du claquement des gants de cuir. Un peu de sueur a perlé, là, dans cette journée de canicule qui vient de se terminer.

- À une intersection, alors qu'un cortège de phares coule depuis le nord sur de Lorimier, une femme plissée de fatigue tire une cigarette, dans la pénombre de la terrasse improvisée du boucher du coin. C'est le tout petit point du tabac qui brûle qui a attiré le regard.

 

La nuit ces fragments de ville sont encore plus isolés.

Commentaires

Vélo de nuit, vol de nuit

J'ai toujours aimé faire du vélo... La nuit aussi. Puis il arrive que l'on ne voit plus rien... C'est le cas lorsque je circule sur certaines pistes cyclables du parc Maisonneuve. Dans cette situation, mes phares sont allumés. Je suis vu. Mais je sais pertinemment que ma vision est restreinte et qu'un simple obstacle sur la piste, une branche, un trou, un homme qui dort, pourrait être malheureux... Je pense alors à Saint-Ex survolant l'Amérique du Sud pour le compte de l'Aéropostale. Lorsqu'il s'enfonçait dans la nuit à quelques 5000 m d'altitude, il cherchait ces appels de lumière, cette terre des hommes... Il allumait une lampe pour voir... ses mains!

«Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la nuit montre l’homme : ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette simple étoile dans l’ombre : l’isolement d’une maison. L’une s’éteint : c’est une maison qui se ferme sur son amour. Ou sur son ennui. C’est une maison qui cesse de faire son signal au reste du monde. Ils ne savent pas ce qu’ils espèrent ces paysans accoudés à la table devant leur lampe : ils ne savent pas que leur désir porte si loin, dans la grande nuit qui les enferme. […] Ces hommes croient que leur lampe luit pour l’humble table, mais à quatre-vingts kilomètres d’eux, on est déjà touché par l’appel de cette lumière, comme s’ils la balançaient désespérés, d’une île déserte, devant la mer.» (Vol de nuit)

Tout en finesse

J'adore la finesse de tes observations, Kevin. C'est tout à fait ça, le vélo la nuit, sur la route verte.