La Traversée

Rose

Rose

J’avance en fixant les points blancs qui m’indiquent où aller, même si déjà, je sais. Je croise un joggeur qui titube en accéléré, un vieillard en bedaine semi en forme, une femme perdue aux grands yeux d’épagneul. Il vente chaud, pas assez fort pour soulever les lourdes mèches de mes cheveux épais. Ma nuque suffoque sous sa couverture, je marche plus vite malgré les muscles endoloris de la veille.

Au centre d’information, on m’indique que celle que je suis venue visiter est cloîtrée dans une zone en construction. Pas d’accès avant deux semaines. De toute façon je suis à pied et elle est près de la grotte, mausolée 29, bien au fond. Vous savez, madame en tailleur derrière le comptoir, deux kilomètres, ça se marche.

Dommage, j’aurais voulu la rencontrer enfin, il y avait beaucoup trop de gens ternes la dernière fois. Lui parler en privé, d’elle, de son fils, de leur vie, de ce que je ne comprends pas. L’écouter ne rien me répondre, mais repartir les idées claires, peut-être.

Je passe voir l’éternelle famille Rose, la mienne, installée au terrain N2560-2692 depuis 1911. Je ne connais pas Roland, qui n’a vécu que trois ans. Ni Marcel, parti il y a dix ans, qui attend toujours que sa Cécile le rejoigne.

Le nom de Gérard Rose attire mon regard comme un aimant. Celui qui m’essuyait vigoureusement le kisser après le repas, qui étendait son vieux corps malade par terre pour jouer avec sa petite-fille de quatre ans, qui dans les derniers moments cancéreux acceptait que je lui caresse le bras, même si la peau douloureuse n’endurait aucune pression.

Depuis 1992, notre relation est réduite à la courbe de mon regard qui tombe, quelques fois par année, sur les caractères gravés dans une pierre rosée, au pied de laquelle des fleurs sèchent au soleil. Un couple jardine chez les Champagne, et mes yeux picotent sous mes lunettes fumées.