La Traversée

Parc Jean-Brillant, début mai

Tandis que j’ouvre mon cahier sur la table à pique-nique, les effluves de lilas sont emportés par la friture, l’odeur des hamburgers qu’on flippe sur un barbecue, quelque part sur Côte-des-Neiges. Ou bien sur un balcon des rues avoisinantes.

C’est l’heure à laquelle résonnent les rires d’enfants, le crissement des roues de bicyclette ou de trottinette, peu avant le couvre-feu des parents. Il y a les «Maman, maman regarde! Non mais regarde!» suivis d’une myriade de prénoms criés sous le coup d’expressions paniquée ou acclamative. Les instructions d’une partie de tague, gueulées par des gamins manipulant d’énormes fusils à eau, aux jets pulvérisateurs de mouches ou de fourmilières.

Le soleil poursuit sa descente dans le feuillage de plus en plus garni des arbres, alors que quelques enfants commencent à remballer leur attirail. Deux garçons aux t-shirts bleu et jaune fluos se balancent au même rythme depuis plusieurs minutes. Me reviennent ces années dans la cour d’école primaire, les récréations écoulées à la cadence de mes bras tirant vers mes épaules les longues chaînes d’une balançoire, mes jambes lancées vers l’avant, le plus loin possible. «Attends-nous, Amandine!» Une mère secoue vigoureusement les chaussures d’une fillette occupée à lancer des poignées de sable en criant VI-VA-VO!

De l’autre côté de la rue Jean-Brillant, deux gars sont installés sur leur balcon, au troisième étage. Les bières se décapsulent les unes après les autres, alors qu’ils observent un des spectacles que le parc leur offre: un homme occupé à faire des pompes dans les trapèzes rouges de l’aire de jeu réservée aux 6 à 12 ans.

Même s’il ne reste qu’un jaune diffus s’obstinant à éclairer les façades, quelques personnes s’attardent encore dans le parc. Les lampadaires ne sont pas encore allumés. Celui à côté de la table où je suis installée est orné de deux cannettes Pabst Blue Ribbon, coincées entre le poteau et l’affichette annonçant une cabine téléphonique. Un homme installé sur l’un des bancs autour de l’aire de jeux referme son livre, se lève et se dirige vers les deux enfants jouant encore dans la glissoire. Le plus petit y lance des poignées de sable, se met soudainement à hurler «non, non, NON, OH MY GOD!» alors que l’autre s’élance du haut de la pente, emportant dans ses shorts les vestiges d’un improbable château.