La Traversée

On attend que le temps passe

Chaque matin, je passe devant La Pataterie après avoir remonté la rue Bourbonnière. Chaque matin, c’est le même scénario ou presque qui se joue derrière une vitrine annonçant les hot-dogs steamés à 89 sous, les cinq trios, le cheeseburger double bacon… Des vieux, seuls, en tête à tête avec le Journal de Montréal ou La Presse – rarement autre chose – qui laissent refroidir leur café dans une tasse de styromousse. Malgré la chaleur qui règne à l’intérieur, ils gardent leur manteau, jamais bien épais, serti de mains grises et calleuses au bout de manches à rebords jaunis.

Une femme, du bout des doigts, retient son visage. Une circulaire sous les coudes. À ses pieds, un sac de toile rempli de canettes, de bouteilles et de sacs de plastiques. Le comptoir est à peine perceptible de l’extérieur. Une ombre appuyée sur la caisse, vers la gauche. À l’autre extrémité, une ombre en uniforme qui, sans doute, gratte une plaque de cuisson. Dans cette boîte de verre, d’huile et de brique, rue Ontario, on attend midi – on attend que le temps passe.

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La convenance veut, le midi, qu’on reste le temps de son repas et qu’ensuite on reparte, sans toutefois trop se hâter, après avoir laissé sa place en bonne et due forme : avec le sourire.

Les rares fois où je suis entré chez Go-Jo, comme certains l’appellent encore, c’est toute la rue qui s’y engouffre et, avec elle, une familiarité propre à tout le quartier.

S’entassent les employés de la Caisse populaire, du commis au planificateur financier, des hommes et des femmes aux vêtements usés, accompagnés de leurs enfants, un jour de semaine, des adolescents encore gamins du cégep de Maisonneuve scotchés à leur cellulaire, qui oscillent entre boutades, textos et french kisses, le guichet automatique, travailleurs de la ville venus réparer un carré d’asphalte à deux coins de rues d’ici, des employés de la fruiterie, de la confiserie et de l’épicerie, la murale représentant le Stade au milieu d’un paysage tropical, des silhouettes nonchalantes en mal d’exotisme local, deux bambins à l’habit de neige trop grand pour qu’il fasse encore l’hiver prochain. À ma droite, une cinquantenaire précoce gratte son coupon de caisse en murmurant : « Trois cennes de trop, trois cennes noires de trop d’Christ. Efface les décimales, Jimmy. » Sur chacun de ses sept ongles rongés, une couleur de vernis différente. Un gamin rit de l’imitation de babouin boudeur que fait son père. Contre le cadre de porte des toilettes, deux béquilles à l’équilibre précaire.

Un couple âgé, assis à la table près de l’entrée, partage un casseau de frites. Aucun mot n’est échangé sinon un regard de temps à autres, entre une bouchée et deux gorgées de Pepsi. Entre eux deux, une amitié qui a survécu à l’habitude de l’amour. Elle et lui prennent leur temps, ne justifient pas l’espace qu’ils prennent. La dame fouille dans la poche intérieure de son manteau blanc cassé après avoir dénoué son foulard de soie rose. Entre le pouce et l’index elle tient un mouchoir – puis essuie une trace de ketchup sur la joue de son homme. Sans un mot, elle range le bout de tissu, prend une autre frite dans le casseau. Il se risque : « As-tu eu des nouvelles de Vincent, Simone? »

Un gaillard, bouille ronde et l’air gêné, met sa grande main sur mon épaule : « S’cuse-moi, ça te dérange si j’m’assois à ta table? » – « Pas de souci, l’ami, j’étais sur mon départ. Installe-toi. » Je lui ai laissé ma place, en bonne et due forme.