La Traversée

Monsieur

Monsieur

Ce n'est pas Monsieur qui m'a accueillie dans le quartier, c'est Maggie, la minuscule chatte rousse de mes voisins. Dès le premier jour, elle s'est faufilée sur l'escalier menant à mon appartement et m'a ronronné sa chanson, me donnant un peu d'énergie pour affronter le mur de boîtes qui m'attendaient à l'intérieur. Maggie est douce. L'été, souvent, je la trouve assise sagement au pied des marches, ou alors étendue sur l'une d'elles, attendant tel un fauve le retour des humains pour quêter des caresses à coup de frôlements de jambes, de ronronnements et de grelots. 

Non, Monsieur n'est pas du tout du même acabit que Maggie. Rien de doux chez lui. Il s'avance sur le trottoir de la rue Bennett avec conviction, parfois d'un air un peu enragé. Et toujours accompagné de l'autre, celui qu'on entend et qui gueule volontiers, à la moindre provocation. En fait, il s'invente des provocations, le cher homme. Mais dans chacun de ses éclats, je retrouve, inébranlable, la défense de Monsieur. 

De Monsieur, je ne sais rien en dehors de sa détermination. En route vers la langue de terre, il tient dans sa gueule une laisse, alors que l'autre semble le tirer plus qu'autre chose. Sur le chemin du retour, Monsieur et l'autre inversent les rôles, et c'est Monsieur qui tire, en grognant un peu.

Monsieur, c'est comme la rumeur de mon quartier: on entend parler de lui avant de le voir. Ce n'est pas moi qui l'ai baptisé, c'est l'autre, l'homme sans nom accroché à la laisse. J'ai cru un bon moment que l'homme s'adressait à quelqu'un. Et puis j'ai compris que non, que l'homme ne parlait qu'à son chien, son vieux chien bâtard à la gueule serrée sur la laisse, et que dans leurs parcours quotidiens sur les trottoirs menant à la langue de terre, ils veillaient l'un sur l'autre et se menaient mutuellement.