La Traversée

«Moi, mon dada, c'est le tambourin.»

Station Centrale, Berri

Parfois, rien ne bouge à la Station Centrale. Peut-être est-ce pour ça qu’elle oscille constamment entre gare et station. L’une où il faut être alerte, pour ne pas louper son départ, l’autre où on se brûle les semelles dans la salle des Pas perdus, accompagné de voix mixées et passagères. On peut même croiser les bras, puis laisser tomber la tête après avoir étendu les jambes. On roupille un peu jusqu’à la prochaine annonce.


*


Le billet de loto au bout de mon pied. Quelques emballages de plastique, aussi. De biais, un père et son fils. Le premier a la ceinture usée par le poids du ventre, une veste de laine blanche jaunie par la cigarette – une tache de café sur son pantalon frais repassé. Le deuxième, assis bien droit, tiré à quatre épingles, qui a hâte de revoir maman à Toronto. De son sac à dos bleu, acheté il n’y a pas si longtemps pour se plier aux exigences de la Rentrée, il sort un sandwich préparé maison. Pain blanc toasté, laitue, tomate, mayo, poulet et/ou dinde et/ou tofu. Difficile à dire.


La moustache fournie de son père laisse filtrer quelques mots sur ses voyages de jeunesse, du temps où il vivait encore en Europe. Le petit l’écoute avec ses grands yeux noirs, croque dans son sandwich durant les silences. Il veut bien voyager, lui aussi. Voir le monde et emmener maman avec lui, quand il sera grand. « Est-ce que c’est très loin le bout du monde, papa? parce que je dois aller à l’école demain matin. Madame Irène, elle voudrait pas que je sois absent. Elle me donnerait un crochet. » Une voix un peu égratignée se pousse hors des haut-parleurs pour annoncer le départ vers Toronto. Tout s’active et je me retrouve dans cette cacophonie en ton sur ton de la gare d’autobus.


Question d’avoir l’air d’attendre, je sors Ostinato de mon sac, en lis quelques fragments. Difficile de n’être pas voyageur, à la Station Centrale. À côté de moi, une grande barbe blanche s’est installée puis m’a demandé l’heure. Je n’avais qu’un 10h05 confus au bout des lèvres. Bien, bien! qu’elle me répond avant de taper de ses mains sur ses cuisses et du bout des semelles sur le plancher lisse. De temps à autres elle lève son index et donne quelques petits coups secs : une cymbale, probablement.  Derrière moi on laisse tomber avec grand fracas l’étui d’une guitare. Je regarde Barbe blanche et lui demande s’il est batteur. Avec un air solennel il m’avoue que son dada, c’est le tambourin.


*


De nouveaux départs, nouvelles arrivées. Un jeune couple, sans sac ni valise, s’assoit là où le père et le fils étaient, quelques minutes plus tôt. Les dos courbés, silencieux, et malgré leur mine quelque chose de serein. Une autre vague de voyageurs.


Ils parlent calmement – le regard un peu au sol, un peu dans les yeux. Se demandent s’ils le gardent, ce que les parents diront, comment ils feront pour l’argent. Une autre vague de voyageurs.