La Traversée

Lettre à P.A. (Hochelaga vs. Outremont)

Cher Philippe,
 
Par où commencer sinon te dire que je suis présentement bien loin de mes pénates de l’esse, bien plus à l’ouest d’Outremont, mais d’une certaine manière moins distant d’Hochelaga : c’est là une question d’aisance atmosphérique, comme dirait Sansot.
 
Avant d’arriver au parc Pratt, c’est la fatigue qui m’a fait rengainer l’appareil photo. Fatigue non pas due au fait de marcher, mais à la tentative de soutenir une attention de vournousseur qui ne vaut que pour les lieux coutumiers, ceux-là même qui font office de salon et dont on s’amuse à trouver, sous un désordre subtile, les traces de jeux d’enfants. Tout, dans Outremont, m’a semblé impeccablement rangé, sinon ces trois adolescents portant le pull, assis sur un banc planté au milieu d’une mer de feuilles dorées. L’un après l’autre, ils se sont laissés choir, jouant silencieusement les victimes d’un crime dont nous aurions été les passifs auteurs.
 
Je ne sais si c’est Hochelaga qui a fait de moi un flâneur avide; avant d’aimer ce quartier, j’y ai d’abord toujours été amoureux. Il aura fallu un jour que Janie me dise, marchant rue Darling, que Montréal était enveloppant. De l’année et demi que nous avons passé devant l’hôpital Saint-Luc, elle n’avait jamais prononcé ces mots : j’aime à croire que le quartier latin n’a pas les tanins souples d’Hochelaga. C’est lui qui m’a offert la poignée de main la plus franche, malgré ses gueules de bois et son costume deux pièces chipé à l’Armée du Salut. J’ose croire que notre arrivée au 2046, là où se déroulaient les anciennes terres de William Darling, a signé notre véritable arrivée à Montréal. Un premier appartement à nous, libéré du beige égratigné des murs, des rideaux tachés et des taquine-bouteilles de la chambre 727. Ce déménagement nous a ouvert la ville en mettant d’un côté lieux de travail et de formation puis, de l’autre, ce petit espace mis à notre main; d’un côté la vitesse et puis, de l’autre, un jardinet de lenteur à biner au rythme de la marche et de l’écriture.
 
Tout en haut de tes Côtes, Philippe, se trouvaient ces trois jeunes à hoodies qui se sont mis à débouler dans des feuilles d’or avant de s’immobiliser : le premier, mains dans les poches; le deuxième, un avant-bras posé sur les yeux; le troisième, mains au-dessus de la tête. Ils ont narré à leur insu ma situation. « Range ces mains qui ne sont pas d’ici et ouvre les yeux » dit le premier. « Sinon, tu ne verras rien » dit le deuxième. Le troisième, en manière de canon au deux précédents, dit : « Rends-toi à cela qui t’entoure ». Mais il m’aurait fallu aller de cette paresse qui berce et mène à la contemplation – cet état qui fait retourner les pas sur eux-mêmes, jusqu’au cœur, et qui les fait parler. Il aurait fallut m’asseoir. Me permettre l’insertion d’un point. Au lieu, j’ai dégringolé dans la phrase de ton quartier pentu sans jamais reprendre mon souffle.
 
Au retour, il m’est resté d’Outremont cette vue vertigineuse saisie lors de notre passage à l’Oratoire – je n’y étais jamais allé et je te remercie de ce détour. Ne pas avoir été en mesure de voir le Stade m’a frappé : j’étais coupé des indices de ce que j’appelle, en riant, mon esticité. Le sentiment d’avoir été un homme délogé a continué d’occuper les côtés de ma langue jusqu’à la sortie de la station de métro Joliette. J’avais été loin de ma laubia, de mon petit abri. Sitôt de retour dans l’esse, je me suis attardé à deux détails qui pourraient entrer, respectivement, dans les catégories des kétaineries raffinées et des extravagances tranquilles. Je te les offre, en toute simplicité pour clore cette lettre que j'aurais voulu plus longue.
 
Sur la table à pique-nique utilisée comme trône par les employés de l’épicerie, une paire de jean. Près des pattes de la table, des ampoules écoénergétiques cagoulées par des condoms aux couleurs de Fruit Loops. Semence étincelante promise à qui trouve le culot approprié.
 
Plus loin, le stationnement de l’épicerie n’était occupé que par deux Markov et un Halak en herbe. Ils avaient installé leur Gaule près de l’avenue Valois. Provenait de leur îlot une rumeur tissée de rires et de sacres inoffensifs.
 
À quand cette prochaine promenade? Encore faudra-t-il décider du quartier.
 
Mes amitiés,
 
Ben
Buckingham – Montréal, déc. 2011 – jan. 2012.

Commentaires

Flâner dans le Flâneur

Ah, les garçons, c'est une joie de vous lire!
J'arrive avec un tel retard dans ce flâneur (tout ce que j’y ai manqué!), je ne viens qu'aujourd'hui vous lire un peu et peut-être que le temps de vous dire que c'est inspirant, vos lettres.
Le parc Pratt, j'y ai longtemps fait de la trottinette. Une fin de semaine sur deux, c'était mon quartier de résidence, un lieu exotique que je n'ai jamais apprivoisé vraiment. Ma banlieue plein les yeux, j’y arrivais avec le sentiment d’être une bum de Longueuil, même si j’habitais en fait Saint-Lambert. J’y avais mes habitudes : le petit lac du parc, la rue Van Horne, le dépanneur 7 Jours, les deux dalmatiens qui voulaient de la réglisse dans la ruelle; des habitudes entre frère et sœurs parce qu’aucun de nos voisins nous parlaient, des habitudes d’étranges en terre connue, un mélange de familiarité et d’exclusion plus ou moins volontaire… Auriez-vous été dupes si vous nous aviez vu? je me suis demandé en vous lisant. Tiens, une étrange dans ce paysage impec!
Ça m’a donné le goût de flâner de vous lire, merci!
xxchloë

En espérant te lire, chère

En espérant te lire, chère Chloë, au courant des prochaines semaines! Peut-être en te voyant, me serai-je exclamé: «Tiens, une hochelagaise!»

J'aurais été dupe, dupe, dupe... !

Au plaisir,

B.

Pour lire la lettre écrite

Pour lire la lettre écrite par Philippe précédemment: http://www.latraversee.uqam.ca/flaneur/lettre-bb-outremont-vs-hochelaga.