La Traversée

Les hypermarchés m'ont toujours plongé dans un état semi-méditatif

Voici l’incipit du roman d’Arnaud Le Gouëfflec intitulé Les Discrets :

« Les hypermarchés m’ont toujours plongé dans un état semi-méditatif. À peine y ai-je mis le pied que mon ego s’évapore. Je me sens couler dans l’infinie douceur des profondeurs commerciales, comme un noyé oublieux de sa vie passée, délassé, dénoué et porté par les courants et les algues. Rien ici ne me rappelle le passé douloureux ou le futur incertain. Il n’est temps que de dépenser l’argent salement gagné […]. Et cette activité bénie des dieux, je la pratique invariablement le même jour, à la même heure, dans un de ces temples de l’instant présent que sont les hypermarchés. Mon pas se relâche, mon être s’assouplit, mon esprit de pousseur de Caddie imprime à mon corps une bienheureuse langueur, un balancement tout oriental, et je vais déambulant dans les rayons gorgés, à la recherche de petits Graals domestiques, de Quintessences sous Cellophane, d’Absolu en conserve, de Nectar en bouteille. Douceur de pousser au-devant de soi cette panière creuse et métallique, qui lentement se remplit comme une corne d’abondance ! Douceur de claquer le pognon de la Providence et l’État me laissent et d’accéder, le temps d’une fin de journée, à des niveaux de conscience spirituelle inconnus de moi ! »