La Traversée

Les ai entendues sur le trottoir

Les ai entendues sur le trottoir…

—Monsieur, monsieur !

—Oui, quoi donc ?!

—Vous avez laissé tomber quelque chose… là… par terre !

L’homme, sérieux, se tourne pour voir ce qu’il aurait bien pu échapper sur le trottoir.

—Juste là !... Vous avez laissé tomber votre sourire ! fait-il en tendant la main, quémandant quelques pièces.

*

Un père et son fils.

—Papa ! Papa !?

—Oui, mon garçon !

—Qui a inventé l’électricité ?

Je ralentis le pas car je veux entendre la réponse qui se fait tarder. Est-ce Edison, Watt, Volta, du Fay, Coulomb, ou autre ?... Je l’ignore et je ne saurais quoi répondre sur-le-champ à ce petit… Et le père, lui ?

—Je crois bien que ça doit être la foudre! répond-t-il.

Je pars en riant de bon cœur.

Commentaires

D'un trottoir à l'autre.

(Ta note, Julien, me rappelle qu'il est toujours difficile de bien saisir des paroles distinctes dans le ronron qui habite parfois les trottoirs. À bien écouter on trouve parfois de petites perles comme tu nous l'as montré. Il reste que ces bribes de paroles saisies au vol ne sont pas toujours portées vers le rire, bien qu'elles parlent à leur façon. Je recopie ici un billet publié il y a de cela déjà quelques temps sur Cerné, à l'adresse http://bbcerne.blogspot.com/2009/04/la-vie-est-belle.html. Printemps et automne sont ici interchangeables.)

À la sortie des classes, rue Ontario, j’entends souvent des bêtises voler de trottoir à trottoir. Les « Retourne chez toi niquer ta mère, Simon! » et les « Va branler ton chien, Arnaud! » côtoient le pas de course des gamins et les premières amours du printemps. Un beau quartier que le mien.

Il vient pourtant de ces moments où mon cœur se serre en voyant cette bande d’ados, encerclant et donnant des coups à je ne sais qui ou quoi avec leurs Nike tout neufs ou leurs vieilles galoches. Une initiation de gang de rue que je me dis, ou encore un règlement de compte. Peut-être un petit de la maternelle se faisant ramasser par ces grands nonchalants aux bras longs et à la pensée étroite. Même des adultes admirent le spectacle! Sur le point de crier à l’adresse de ces grandes échalotes, un ballon de soccer a roulé dans la rue… Je me suis vu floué par mon imagination. Cette fois-ci, au moins, ça aura été rassurant.

Mais les dessous du quartier ne sont pas tous tissés de cette dentelle de l’imaginaire. Me promenant bras dessus, bras dessous avec ma douce, je m’enthousiasme à la vue de quelques mots inscrits à la craie sur le trottoir. Ces messages permettent de tâter le pouls du quartier, de rire de ses travers parfois, de l’apprécier un peu plus même s’il peut paraître, plus souvent qu’autrement, sale et peu accueillant pendant que le grand ménage du printemps bat son plein. Il est écrit que « La vie est belle… »

C’est tout simple et très joli, les lettres jaunes doublées de bleu. Trois pas plus loin, rue Rouville, ce message d’enfant prend la voix d’une mère outrée : « sans prostitution devant nos enfants. » Je me souviens qu’Hochelaga a ses cicatrices, et qu’elles vont et viennent, encore, sur le trottoir…