La Traversée

la nuit

La nuit revient après chaque jour telle une marée perpétuelle. La nuit est un lieu sans horizon. J’entends, je sens, mais je ne vois pas. J’avance avec mes yeux tout écarquillés, tâtonnant dans le noir, dans l’espoir.

Les loups et les chiens sortent surtout lors de la lune ronde. Les chats gris aussi, mais ils sont plutôt tapis dans l’ombre. Ils attendent que la proie passe, et elle passe. Les oiseaux dorment bienheureux comme la plupart des enfants, ou pas tout à fait peut-être ? Les tourments, ne pouvant s’assoupir, sortent, souvent bien masqués; d’où venez-vous? Les révélations de la nuit font un cinéma sans FIN.

Je traverse un moment de vie inconnu à la conscience, me rapprochant de ma dernière nuit toujours un peu plus. La flèche fend l’air, mais je ne la vois pas ni ne l’entends. Au dernier moment, elle me suspendra bien entre ciel et terre. Et alors, ce sera la grande nuit. Comme la nuit est longue!

Chaque soir, en fermant les yeux, je prends l’Express-Nuit qui glisse jusqu’à l’arrivée du jour. Il me mène quelquefois à grande vitesse à travers monts et vallées parmi les précipices rocheux sans fond, les forêts impénétrables, les déserts infinis. Je respire profondément dans la montagne et le train décélère. Il s’éloigne doucement jusqu’à la mer. Des voyages qui ne sont jamais les mêmes et qui ne se terminent jamais. Comme la terre est ronde! « 

Je tiens dans les mains un éventail fait de longues plumes d’autruche toutes douces, toutes folles, rouges d’un côté et bleues de l’autre. Lorsque je penche l’éventail vers l’extérieur exposant le côté rouge, alors toute la plaine devant moi se couvre de tiges de blé mûr et doré ondulant sous le vent. Si je penche l’éventail vers moi de l’autre côté, alors cette même plaine devient une mer bleue avec ses vagues tout aussi ondulantes. Au beau milieu de cette drôle de plaine siège une grande maison carrée de deux étages, ocre avec le toit et les fenêtres rouges, un peu à l’ancienne avec une grande galerie tout autour ». Tous ces jeux se cachent sous mes paupières. 

Puis, je sors du tunnel de la nuit en revoyant tous ces paysages inédits, ces personnages inconnus qui y jouent une pièce dans une langue dont j’en ignore les sons. Il ne me reste que l’atmosphère de ce théâtre avec son ambiance parfois étrange, parfois réjouissante, parfois inquiétante. Comment se font et se renouvellent les décors? D’où viennent les personnages? La nuit est des plus surprenantes!

Certaines nuits, lorsqu’il pleut sur la ville, les rues noires et luisantes s’offrent en silence et j’y roule. Alors s’étalent les roses, les rouges, les verts, les mauves et les blancs, reflets des néons et des lumières suspendus. Ce sont des toiles changeantes entre flaques et rigoles. Dans la voiture, la musique joue à volume et demi, et la paix en ville existe par moment. Quelques silhouettes y courent, en faisant des taches noires qui apparaissent et disparaissent aussitôt en travers de la rue tels des pixels incertains de leur destination finale. Les fantômes sont rois!

La nuit c’est la guerre qui n’arrête jamais avec tous ses morts qui ont joué le jeu jusqu’au bout. La guerre fait-elle partie des règles de la vie? Les rescapés de toutes ces guerres sauront-ils vivre avec leurs blessures? Est-il possible alors de dormir nuit après nuit après nuit sans y laisser finalement sa vie? Comme la lune est ma sœur!

C’est aussi le temps des échanges; de secrets, ou de tendres corps à corps, ou de cœurs égarés retrouvés.  Temps des résonnances d’états d’âme de toutes les gammes sonores.  Échanges de regards  interrogatifs, fuyants, perçants, insistants.

La nuit, c’est le calme aussi, presque le silence. Je peux entendre mon cœur battre. Pour qui, pourquoi? Pour toucher les étoiles? Pour retrouver la beauté dans tous les horizons au petit matin levé? Comme la nuit est infinie!