La Traversée

La fumée

La fumée brunie de la lune se tapit avec nous, sur le carrelage d’un pan d’usine morcelée, abandonnée. Nos corps se blottissent dans l’ombre fuyante des parois rugueuses et désertes.

Non loin, des stries lumineuses et incertaines s’agitent. Fantôme délirant, gangster sans norme, vampire terreux ou simple rat de notre imagination de la noirceur nocturne ? Impossible de savoir, on se ferme l’œil. Sans couverture, les rues deviennent l’univers grotesque des monstres que l’on croyait avoir chassés.

Au détour d’une ruelle, une présence nous guette. Nos jambes tremblent, Nous nous rassurons par le doute. La fumée avance, lèche tout sur son passage périlleux, emportant avec elle jusqu’à la moindre parcelle rassurante. L’angoisse serre notre trachée, notre respiration devient glaciale.

Un film en continu, sans pellicule, défile devant chacun de nos pas. Chaque coin est menaçant. Pourtant, rien ne surgit, hormis cette sueur qui perle sur notre corps déshabillé de toute conception de la peur, ne vivant que dans les grinçantes inventions de nos refoulés auxquels nous croyons fermement, le temps d’un frêle trajet.

Un oiseau guette le rythme, un chat noir observe la cadence, une feuille d’érable tombe et devient sorcière.

Nos sens, pourtant à jeun, sont éblouis par les images gravées dans notre mémoire. Un contraste, une télévision lumineusement noire, vampirise l’obscurité, nous la présente sous une forme plus rassurante. Tout devient blanc, on oublie.