La Traversée

«J'entends votre paix se poser comme la neige»

Mi-décembre, sous la première tempête de la saison.

Tout le voisinage est dehors, pelle en main, à pousser la neige qui obstrue à peine les seuils. L’averse est dense, les flocons sont lourds. Ce sont de ces flocons de temps doux qui s’accrochent aux cils, qui fondent lentement sur les joues. Tout prend alors la vitesse de leur chute, s’étire à travers le clair-obscur des réverbères aveuglés.

Le pas traine donc un peu, s’attarde au plaisir tout neuf qu’incite le mince tapis de neige qui crisse sous la semelle. Un peu plus loin, sur un trottoir tranquille, un homme vous dépasse, haletant. Il porte salopettes, grande tuque à ponpon, et lunettes de ski. Sous le bras gauche, il tient un tout petit modèle de crazycarpet – du genre de celle de votre enfance, mais plus orangée, celle-là. Sauf que l’homme en question ne cache rien, ni ses cheveux gris, ni cette hâte enfantine qui le mène droit devant, mais où donc…

Vous l’imaginez tout de suite, au retour du boulot. Il est sans doute le seul dont le coeur palpite de bonheur lorsque miss Météo promet solennellement une bonne bordée – dans les vingt centimètres! Sitôt arrivé à la maison, il ne retire pas ses bottes, enfile ses salopettes, met le garde-robe de l’entrée sens dessus dessous pour en sortir le crazycarpet. Sitôt sorti braver le soir et la tempête.

Par la suite, des enfants vous dépassent, eux aussi équipés de leur petite luge. Sur le trottoir opposé, mais aussi sur les autres rues parallèles, c’est le quartier en entier qui prend d’assaut les pentes du parc Lafontaine.  Jeunes et moins jeunes partagent les pistes, les plus vieux aident les plus jeunes à se relever, au bas de la pente. On glisse même à plusieurs sur ces minuscules luges de plastique, et, quand on s’y adonne à l’excès, ça se renverse, ça fait des tonneaux – et évidemment ça rit bien fort.

Et tout ce rassemblement, c’est la première tempête de la saison qui l’avait commandé, tout simplement.