La Traversée

H.-M. ou Comment ouvrir des portes avec un tomahawk

H.-M. ou Comment ouvrir des portes avec un tomahawk
J’emprunte le trajet habituel – celui qui mène à la station Joliette, à sa ruelle et toutes celles qu’il est possible d’emprunter jusqu’à la rue Adam. C’est comme passer par la porte d’en arrière, quand t’es kid, après avoir passé tout le jour à jouer dans les herbes hautes, le gravier puis la boue. Mais tu cherches encore la porte qui te permettra d’aller voir à l’intérieur d’Hochelaga. On m’a déjà raconté qu’au seuil de cette porte j’aurais le cœur et les pieds dans l’eau, qu’en passant le seuil j’atteindrais le rivage d’une île intérieure, tout juste assez grande pour y déposer la tête – et regarder les vagues mourir derrière l’élévateur Miron. Je me suis déjà raconté ça.
 
*
 
Ça se passe donc un soir d’automne où les feuilles s’agglutinent comme du papier mâché sous la semelle. Avant de monter l’escalier qui mène jusqu’au 3971, je tends l’oreille comme si des fracas de verre, des étouffées de jointures et des coups d’gun allaient encore battre la mesure au 1609 de l’avenue Jeanne-d’Arc. Rien. Je continue, monte, enfonce la clé dans la serrure, la tourne puis une ombre se faufile dans la cage d’escalier au moment d’ouvrir.
 
C’est un chat blanc avec quelques taches noires sur les flancs. Il renifle tous les recoins, cherchant sans doute de la nourriture. Je fouille son gras de cou et dégote un collier de cuirette blanche ainsi qu’un médaillon doré en forme d’os. Il y est inscrit :
 
Tomahawk
le pépin d’Hochelaga
3927 Sainte-Catherine

sur l’autre face Ne me nourrissez pas
vous pourriez me tuer
 
Il n’offre aucune résistance lorsque je le soulève. Plutôt, il loge sa face dans le creux de mon coude et se met à ronronner.
 
Je quitte, traverse la rue Adam et prends la ruelle Girard, vers le sud, en me disant que dans mes bras, il y a le pépin d’Hochelaga : le cœur du quartier et une parcelle de ses problèmes réunis en une seule masse chaude. Un pépin, retrouvé sur la rue Adam, comme si le quartier pouvait être un jardin – peut-être moins un Éden qu’un dead end. Ça importe peu. Le pépin en déambulant, c’est qu’il faut à chaque fois retrouver la manière d’entrer dans Hochelaga; mettre le doigt sur la nuance de gris qui permette de lui faire l’amour – ou bien la guerre; ce n’est pas clair. Tomahawk sort les griffes. Je me tais et continue à traîner un cœur en miettes dans la ruelle. Un pépin, c’est aussi un parapluie – et tu trouves que ça devient compliqué un chat, un quartier.
 
Au « T », je tourne à droite, fais quelques pas sur l’avenue d’Orléans avant de tomber sur Sainte-Catherine. Je passe sous l’enseigne rouge et blanche de la Maison Hélène – confection pour dames. Vient ensuite la vitrine du electrik kidz, puis celle du Magasin économique où l’on trouve pains et pâtisseries. Une sirène hurle sur Sainte-Catherine lorsque j’aboutis devant une boutique où seuls deux prix font la loi : 4.99$ ou 9.99$, en tout temps, taxes incluses.
Je lève le pépin à la hauteur de mes yeux, le regarde longuement – me demande combien ça peut coûter cette chose-là – puis je fais demi-tour pour sonner à la porte du 3927, coincée entre les deux commerces; une porte dont la peinture brune pèle et dont la poignée est oxydée. J’entends le carillon qui résonne dans la cage d’escalier comme une trompette ébréchée. La gâche électrique ronronne. Je pousse la porte, mets le pied à l’intérieur – dans le noir. Une ampoule à incandescence s’allume tout en haut de l’escalier : le contour des marches laisse deviner le sel de déglaçage des quarante derniers hivers, l’aspérité des murs rappelle les vies rangées, les vies de passages.
Aucune rumeur ne vient d’en haut. Sans trop de conviction, j’annonce que je viens livrer un tomahawk. Rien. Finalement, ça grince et une silhouette apparaît, mollassonne, mais avec une crête iroquoise bien droite. Je ne distingue pas le visage, seulement une voix de rogomme qui me lance, alors que je porte le chat au bout de mes bras : « T’es ben blood, mon chum, y a pas grand-monde qui prend soin du pépin – y a la tête dure, mais y est plein d’amour. » Il attrape le chat d’une main et remonte jusqu’à son appartement. « Bonne soirée, là. » Il ferme la porte et la lumière s’éteint. Je sors sans trop attendre.
 
Au retour, j’emprunte l’avenue Jeanne-d’Arc. À la hauteur d’Adam, je jette un nouveau coup d’œil en direction du 1609 – rien, sinon le souvenir des bouteilles de Jack et de Beefeater qui volent d’un trottoir à l’autre, une main sur le manche d’un bat à hauteur du balcon, la plainte de l’héroïne dans une veine douloureuse au sous-sol; rien, sinon la rumeur d’Ontario, plus au nord, « belle eau scintillante » et fleuve des enfers, comme tout autre Main de ce monde; rien, sinon la rumeur des bêtes des siècles passés qui s’abreuvaient au ruisseau Migeon, croisant le parcours de la ruelle Girard; et puis le fleuve, inaccessible. Tu tends l’oreille aux murmures de 1609 qui, loin là-bas, près de Crown Point et de Ticonderoga, là où les deux eaux se mêlent, la gâchette d’une arquebuse était enfoncée – t’es ben blood, mon chum, y a pas grand monde qui prend soin du pépin – y a la tête dure, mais y est plein d’amour. Sans le savoir, je viens de livrer mes premières fourrures tout en levant la hache de guerre.
 
*
 
Il vient tout juste de commencer à pleuvoir et je n’ai pas de parapluie, plus de pépin pour m’abriter. Il ne reste qu’à trouver une île, tout juste assez grande pour y déposer la tête et regarder à nouveau l’horizon basculer derrière la Lèvre Minotaure.