La Traversée

Gare Lucien-L'Allier

Dimanche, 2 mars 2008

Assis devant une table rugueuse en plastique blanc, je bois un thé chaud pour que glissent les minutes. J’attends d’observer des voyageurs dont je noterai le plus infime comportement. Comme il n’y a vraiment personne en vue, après tout, on est dimanche, je me plonge dans les récits de Robert Walser. Il y en a justement un qui raconte sa joie d’aller dans les gares, d’aller flâner en observant les badauds dans un environnement agréable où le but cherché consiste à transformer la lourdeur de l’attente en discutant avec son voisin des dernières nouvelles, de choses sans importance, sur un ton léger. Le flâneur se régale de ces instants comme d’un verre de cognac.

«Qu’il est joli de flâner dans une gare et de pouvoir observer à son aise les voyageurs qui arrivent et ceux qui partent. Comme certains misérables et très pauvres diables, car c’est un plaisir qui ne coûte rien. Il ne nécessite pas de formes ni de règles non plus, on est simplement là, peut-être même les mains dans les poches, une cigarette ou un bout de cigare entre les lèvres, dans une attitude presque inconvenante et sans que quiconque vous dévisage d’une façon ou d’une autre, et on se régale ainsi du plus animé et du plus vivant des spectacles du monde, car on est dans une gare.»

Dans le désordre, je note une fausse rousse accompagnant un vrai jeune homme, trois étudiants manifestement égarés, un policier renseignant un couple âgé des correspondances devant être prises pour se rendre à Candiac, une asiatique et un anglophone allant dans des directions contraires, plusieurs types à casquettes, un autre anglo, barbu celui-là, qui donne le bras à une femme aux yeux pétillants, un jeune gros avec un blouson de cuir où est inscrit Queen’s, plusieurs passants qui portent des manteaux dont la friction des manches sur le corps produit un frou-frou plutôt comique, un amérindien avec un cellulaire qui transforme en un instant la gare en salon privé : il parle en haussant le ton comme s’il était seul au monde. Je lui couperais bien le clapet (et non pas la gorge, c’est trop brutal), mais une jeune femme lui faisant des gros yeux vient de réussir à le gêner.

«Le flâneur a beaucoup de temps, c’est pourquoi il observe presque tout, déambule lentement, d’un pas mesuré, élégant et distingué sur le quai bien propre, en portant son regard de tous côtés. Comme cela grouille de monde qui marche dans tous les sens!»

Certains s’arrêtent parfois au Café Le Centre pour y acheter un sandwich, un café, un muffin et recevoir gratuitement le sourire fendu et éblouissant de la caissière vietnamienne.

Un homme porte un manteau rouge assorti à des espadrilles. Certains marchent en canard, d’autres droit devant, toute voile dehors. Aucunes n’a de démarche chaloupante comme cette fille qui se déhanche dans mon petit cerveau creux. Un autre lève les orteils à deux pieds du sol en avançant. Un pied de plus et on croirait un militaire. Un anglo avec une mexicaine ou est-ce une Thaïlandaise marchent en se tenant la main ?

«Dans les gares, il se passe toujours et partout quelque chose, le flâneur le sait et c’est pourquoi il ne craint pas de s’ennuyer. Pas un instant.»

Deux hommes en noirs sortent en empruntant la rue de La Gauchetière. Ils croisent un couple anglais «miawlant» qui se dirigent peut-être à cet hôtel de La Montagne, histoire de calmer ces hurlements félins. Une femme ordinaire me fait grâce d’une belle rose rouge s’épanouissant en haut de son joli menton, alors je lui rends avec générosité son présent en lui décochant à mon tour, avec toute la souplesse dont est capable l’arc de mes lèvres. Tching!

Les sourires nourrissent le terreau dans lequel croît la joie. Ils sont faciles à bander et favorisent des sentiments agréables. Cette idée s’associe à une autre. Je pense à un texte paru dans La conspiration dépressionniste. Il justifie les longs visages et les sourires en croix par une critique en toc concernant la laideur urbanistique des villes et la pauvreté des comportements des passants. Je me questionne à savoir si, en plus de se complaire dans la dépression, son auteur ne fait pas fausse route. Lui qui a certainement lu les Bulletins de l’Internationale situationniste, la source de ses idées, apparemment, devrait savoir que les seules ambiances qu’il créera, armé d’une telle absence de charme, seront tristes et dépressives.

Vers 15:14, des gens s’installent sur les chaises et attendent. Je ne suis plus seul, deux jolies indiennes ont pris place derrière moi.

Il est positivement fascinant de tester notre aptitude à identifier les gens. Cet homme à la gueule conquérante est-il passé ici tantôt ? Si oui, d’où revient-il ? Peut-être est-il allé manger une soupe avec sa mère dans un centre de vieux ? Et ce couple dépareillé, va-t-il écouter le match de hockey ?

15:41. Onze personnes attendent désormais le train.

Une joyeuse famille traverse le hall. Les enfants, heureux d’arriver au chaud parlent entre eux avec des voix aiguës.

15:46. J’arrête de compter. Il y a de plus en plus de monde qui attendent. Un homme au visage étrangement féminin, au regard décidé, enlève son manteau. Ses shoeclack confèrent à ses pieds des proportions gigantesques. Un anglo insulte son cellulaire et tous les yeux des voyageurs se lèvent pour aussitôt se baisser. Je continue tout de même de le dévisager jusqu’à ce qu’il rengaine son arme.

Une dame murmure un air populaire.

Les deux filles indiennes derrière moi parlent d’un voyage dans le sud. Une autre fille, à la lèvre supérieure qui s’avance pendant que son menton et sa lèvre inférieure font la moue, me fait penser à l’héroïne d’ une chanson de Brassens : elle s’en va vers mon oubli.


«Le flâneur a de la chance, il n’a pas besoin de courir ni de craindre que le rapide ne parte sous son nez.»