La Traversée

Dits du somnambule - I

Variations nocturnes I. Rose.
Variations nocturnes II. Bleue.
Variations nocturnes III. Djinn.

«La ville, qui s’est vidée des regards humains mais qui demeure habitée par la présence humaine, attend et entend. Elle ne nous dit rien, elle ne nous approuve, ni ne nous blâme ni ne nous console. Elle se contente, ce qui n’est pas peu, d’être ce silence qui appelle le sens.» - Pierre Sansot, Poétique de la ville.

*

«Tu marches comme un homme qui porterait d’invisibles valises, tu marches comme un homme qui suivrait son ombre. Marche d’aveugle, de somnambule, tu avances d’un pas mécanique, interminablement, jusqu’à oublier que tu marches.» - Georges Perec, Un homme qui dort.

*

«[D]’abord, les somnambules passent.» - Isaac Joseph, Le Passant Considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public.

* * *

Ces notes, souviens-toi, ne sont rien de plus qu’un tâtonnement à la recherche d’un peu de clarté.

*

Tandis que le ciel referme sa paupière pour y laisser des songes rosés sous sa surface, tu as le sentiment d’avoir, déjà, un pied sur le pourtour de la nuit. Elle se révèle à toi comme un indice qui te permettrait de découvrir, en bout de ligne, un crime qui n’existe pas.

*

Commencent à suinter ces surfaces de signes que tu connais, de jour, par cœur; la nuit, ce n’est pas différent, détrompes-toi – ces surfaces tremblotent et vacillent comme la lumière du lampadaire de ta ruelle, où une famille de moineaux, malgré la canicule, s’est logée.

*

Cet homme, le bone setter de la rue Bourbonnière, tu le vois arriver de loin dans la lumière jaunâtre qui filtre à travers un feuillage humide. Il est vêtu de lin teint aux couleurs du café, comme sa peau – sur sa tête, un chapeau de pêcheur kaki. Sa barbe blanche, en éventail, se fend en son milieu («Qui est le Moïse des barbes?», te demandes-tu) et il s’exclame, mains noueuses vers le ciel : «Mon pays… C’est la chaleur!» Il se met à rire en te fixant obstinément. Passant ton chemin, tu te demandes s’il ne te serait pas possible d’habiter la nuit comme cet homme habite la chaleur.

*

La marche est à la ville ce que l’insomnie est à la nuit.

*

Voir la nuit arriver – tout à coup ça te frappe. Alors que tu reviens à Montréal et que la 148 te permet de voir, dans le rétroviseur, tes racines dans le soleil tout juste couché et, devant, tes rhizomes sous les jupes marines du ciel, tu comprends que tu n’as plus à choisir entre ta provenance et ta destination. Tu constitues ta destination par le prisme de ta provenance, alors que tu ne peux concevoir cette dernière qu’en fonction de ta destination.

*

Ça t’amuse. Quand le soleil plonge derrière la Saint-Vincent-de-Paul, les bruits du quartier s’atténuent comme si une grande mare de silence emplissait les ruelles. Mais quand les lampadaires illuminent l’asphalte nervurée de ton Hoche’élague, que les insectes se mettent à tourbillonner autour des ces îlots de lumière, il te semble que les bruits sont décuplés, que les pétards sautant dans la ruelle Girard sont des coups de feu, que le cri des enfants qui se couchent après le passage du bone setter sont ceux d’ivrognes.

*

Un ronflement entre le trottoir et le bloc appartements: Bouboule dort sur une chaise longue toute collante de Bleue Dry.

Commentaires

Variations nocturnes II. Bleue.

Wow!

La vie est un bout de lumière qui finit dans la nuit, comme le dit à peu près Céline.

Louis-Ferdinand, bien sûr. Dans Le voyage, évidemment...

Si L-F C avait vu cette photo, il aurait ajouté: qui finit dans la nuit au bout d'une corde à linge...

Avec les trois petits points, ça va de soi.

dré

Variations nocturnes III. Djinn.

Si la vie se termine au bout d'une corde à linge, cher André, c'est peut-être qu'elle cherche à ce qu'on la repasse. Avec un peu d'espoir, elle ne finira pas dans le fond d'un tiroir et aura la chance de se frotter à une peau parfumée.

L'écriture, m'est avis, est une manière de fer à repasser.

*

Aussi, la troisième photo (résultat d'un barbecue nocturne crachant des langues de flammes sur une galerie voisine), n'était pas innocente à l'espace-thème. Il faut y donner un coup de sauce VH (non pas celle aux cerises, mais la sauce Hugo).

La dernière strophe des Djinns (Les Orientales):

«On doute / La nuit ... / J'écoute : - / Tout fuit, / Tout passe ; / L'espace / Efface / Le bruit.»