La Traversée

Disons Gilles

Je ne sais pas comment il s'appelle. Depuis trois ans, je le vois presque tous les jours. Dès que la neige commence à fondre, Gilles, disons que c'est son nom, Gilles se poste sur le trottoir de la rue Bennett, à côté de la maison de chambre qu'il habite. Alors matin et soir, je le croise, lui fais un signe de la tête, lui dis un petit bonjour timide. Au début, j'étais un peu intimidée par ces hommes — Gilles est rarement seul sur son bout de trottoir — qui attendent que le temps passe, qui discutent au soleil, les deux mains dans les poches. Ils ne s'assoient que rarement, ils parlent entre eux, ils fument. L'été ils boivent un peu trop, et à la fin de la journée, avec le soleil qui les a chauffés assidûment, Gilles et ses copains sont parfois un peu saoûls. Pâteux. 

Gilles n'est pas très grand, son visage est rougi, peut-être par le soleil, peut-être par l'alcool. Il est fidèle à son coin de trottoir, mais il ne semble demander rien à personne. De temps à autre, je l'entends parler: sa voix ne lui ressemble pas, elle est un peu trop aigüe, mais il lui arrive aussi de parler en anglais, alors je me dis que c'est peut-être pour ça. 

Gilles ne m'intimide plus maintenant. Pas depuis que je l'ai vu, un soir d'automne, debout à la fenêtre de sa chambre. Je ne voyais que sa tête, sa toute petite tête rouge contre le blanc de murs éclairés aux néons. Gilles n'est pas le seul à faire cela, à se tenir à la fenêtre quand il fait trop froid pour attendre le soir sur le trottoir. Mais lui, et les autres, surtout celui que j'appellerai Léo, ils sont un peu tristes, debout dans l'immensité d'une vie qui m'apparaît un peu minuscule, marquée par l'attente. Ils me font penser aux enfants qui attendent que les parents arrivent pour les chercher à la garderie, ces enfants qui se tiennent entre la fenêtre et le rideau, les deux mains appuyées sur la fenêtre, et qui réussissent à enfiler leurs bottes et leurs manteaux avant même que le parent ait pu cogner à la porte. Gilles et Léo, ils sont comme ça, mais ce qu'ils attendent, c'est le printemps et le retour du temps doux, pour pouvoir reprendre leur vie collective sur le bout de trottoir de la rue Bennett, échanger des cigarettes et des potins, et regarder une fille rentrer chez elle avec ses livres et son chat qui l'attend, lui aussi, entre la fenêtre et le rideau.

Commentaires

Présence, absence

Dans mon coin d'Hochelaga, c'est plutôt une absence que j'ai remarquée... et ça fera bientôt deux semaines. Lucille, ma belle brigadière, ne monte plus la garde au coin des rues Darling et Rouen. Ses problèmes de genoux, j'ai bien l'impression, feront en sorte qu'elle ne passera pas l'hiver avec sa bande de mousses des écoles environnantes... J'ai toutefois croisé Flore, dernièrement, que je n'avais pas vu depuis au moins un mois sur les trottoirs de la rue Ontario. Je copie ces quelques paragraphes publiés sur Cerné il y a un temps, un peu remaniés (http://bbcerne.blogspot.com/2009/08/les-noms-perdus-de-la-ville.html).

Elle traîne ses vieux jours sur les trottoirs de la rue Ontario. Elle ne mendie pas, ne se vend pas non plus, mais elle regarde les gens dans les yeux, pour savoir s’il leur reste un peu de poussière dans le creux du cœur. Son nom, personne ne le sait. C’est Flore ou Lorraine, Anne ou Lucie… Elle porte sur ses épaules tous les noms perdus de la ville.

Les dimanches, elle nettoie son grand trench coat décati par la pluie et le soleil, rosi ses joues avec un reste de sachet de Heinz écrasé ramassé devant le Lafleur. Dans ses orbites bleuis par la fatigue, il ne lui reste que des yeux gris aux notes d’amandes. Hier, par coquetterie, elle a noué ses cheveux avec quelques morceaux de papier de toilette.

Des coups de klaxons, des feux rouges et verts. Des gamins qui hurlent à pleins poumons – pour un rien – sur la place des Royaux. Une balle de baseball abandonnée sur le tout nouveau terrain de soccer. J’ai perdu de vue Flore et Lorraine, Anne et Lucie, pour aujourd’hui, mais je les reverrai demain puis après demain. Pour elle, dimanche c'est tous les jours.