La Traversée

Dans les transports - I (bien sûr de nuit)

À l’arrêt de la 15e, sur Masson, monte une délégation de permanentes en chandail de loup, avec aux bras des saccoches de vinyle défraichi. Le chauffeur baisse le niveau du véhicule avec un « bip! bip! bip! » prêt à alerter tout le monde. La marche se fera moins haute pour les rescapées du café-bar U-Turn, qu’elles ont dû quitter par manque de fonds. À leur grand désarroi, la machine à sous de la STM n’est jamais gagnante, elle non plus - ce dont certaines se plaindront avec amertume. On quitte la banquette de devant pour se rendre plutôt vers l’arrière, leur laissant la chance de se regrouper et de continuer à philosopher sur la question du hasard.

Ça reprend à l’arrêt suivant. Le Bingo Masson termine sa dernière séance du vendredi. Les tamponneux sortent donc tranquillement de l’établissement, fument des mark-ten côte-à-côte, la mine basse. « Quand t’as pas crier BINGO de la soirée, t’es pressé de sortir, tsé. » À nouveau « bip! bip! bip! » et le nova-bus 47 qui penche sur la droite. Plus de place à l’avant, les éreintés du hasard viennent nous rejoindre sur le palier du fond. « A fool! A man says there’s no god is a fool! I’m not saying that, it’s written in the Bible. There’s no god says a fool, the bible says that. A fool!  […] », de dire un illuminé, le « piton collé sur repeat », comme on dit. Un beau t-shirt de Jesus bleu sur blanc, jean troué - les poches vidées par le Bingo. Arrêt Saint-Michel, « a fool says there’s no god ». Le Monaco, aux lumières attrayantes, s’affiche essentiellement comme un café internet, mais le soir, on le sait bien, ce sont les loteries vidéo qui attirent. Par contre, ici, pas de permanentes au regard applati par la roulette des machines à sous. Au Monaco, parait qu’on veille un peu plus tard. Ce sont essentiellement des jeunes qui montent dans le bus - donc pas de bip. « There’s no god says a fool », question qu’on s’en rappelle bien, lorsqu’on demande un arrêt en tirant la corde jaune. Notre illuminé se prend un « bon fermez-la, c’est vraiment fatigant » de la part d’une permanente ras-le-bol. Sur ses grommellements, arrêt de Lorimier, on descend.

Commentaires

Tirer la corde jaune...

Cette corde jaune que l'on tire pour avertir le chauffeur d'un «Arrêt demandé»... Le jour, à l'heure de pointe, lorsque le bus est bondé, c'est fort utile... Le chauffeur de bus, tout comme le chien de Pavlov, se conditionne à la sonnette: il entend la cloche, il immobilise aussitôt l'appareil et finit même par en saliver... Mais la nuit, dans un bus vide, c'est une autre histoire...

Ce qui me rappelle cette histoire fantastique du chauffeur de bus, atteint de lycanthropie, qui jappait de rage au volant lorsqu'on tirait la cloche pour descendre. Cela se passait dans le réseau de transport en commun de Longueuil. À bord, la nuit, il n'y avait que deux ou trois passagers. Pas plus. Personne n'obstruait le passage et les voies de sortie. Aucun passager n'était obligé de sortir par la porte arrière du bus. Mais pourtant, lorsqu'un d'entre nous voulait sortir, il tirait la corde et sortait à l'arrière, ni vu ni connu. Sans salutations. Moi même, je l'ai fait...

Une nuit, au lieu de tirer la corde jaune, je me suis risqué à m'avancer, devant, puis à demander de vives voix le prochain arrêt. Je suis sorti par la porte avant, ai affronté l'anonymat psychosocial, et ai même souhaité bonne nuit au chauffeur. Du coup, celui-ci m'a semblé redevenir soudainement... humain. Je lui ai imaginé un sourire. J'ai vu le bolide repartir, s'enfoncer dans la nuit. Derrière lui, on aurait dit une aura lumineuse, une longue trainée...  La plein lune hurlait à qui mieux mieux. Ouf, j'avais été épargné.