La Traversée

Cities

Le Corbusier écrivait, dans son Urbanisme, que l’homme qui a un but marche droit. Celui qui n’en a pas, vraisemblablement, s’approche de la démarche sinueuse de l’âne, zigzaguant au gré de ses humeurs – image qui peut être froissante pour le flâneur coincé dans le quadrillage des trottoirs. Il faudrait revoir l’affirmation et l’adapter comme suit: Le flâneur peut marcher droit (ou ne pas marcher du tout), mais ne peut rester flâneur qu’à condition que son esprit, trouvant plaisir dans la distraction, conserve la démarche de l’âne; peut-être est-ce de cette manière que Jean-Noël Blanc conçoit le flâneur lorsqu’il le qualifie d’idiot enchanté, que sais-je…

Ainsi, le magasinage des Fêtes devient-il une excellente occasion de flâner à Montréal, sur les rives commerçantes de la rue Ste-Catherine. En ce qui me concerne, les plus belles scènes grappillées dans la ville et retranscrites dans mes carnets sont celles saisies lors de sorties purement utilitaires (la quête de la pinte de lait, les marches en direction du boulot, etc.) Il n’y a rien à penser, tout est dans l’atteinte du but. C’est dans ces moments que le vide créé entre les deux oreilles attire les données brutes qui fusent de chaque côté du trottoir, les fait graviter, entrer en collision dans le carnet.

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C’est au coin de St-Dominique que l’écoute se met en marche. Une femme, m’arrivant à hauteur d’épaule, chancelante, s’arrête. Elle pose le bout de ses mitaines de laine bleues sur le serre-tête qui couvre ses tempes, laisse rouler sa voix graissée de poutine: «On ne fait pas de chimie avec de l’alchimie. On ne ronronne pas...» André m’aura fait remarquer, via courriel, qu’on peut toutefois marcher avec une marchette… Il y a de ces associations si merveilleuses, quoique tristes il faut le souligner, qui me font revenir sur mes pas, tendre l’oreille pour finalement réaliser que c’est vraiment malpoli d’agir de la sorte. Plus loin, dans la vitrine du Superock Tattoo and Piercing, une fille – cheveux couleurs de Fruit Loops, assise sur les fameuses chaises de dentistes – se fait tatouer le crâne des Misfits sur la poitrine. À l’entrée, le haut-parleur grésillant pousse la voix de Bonifassi – In a city called Heaven, I decide to make it mine... – avant d’enchaîner sur une reprise de Room 429 par Strapping Young Lad.

Devant le Café République, un grand-père et son petit-fils marchent main dans la main, tenant chacun un paquet cadeau dans leur main libre. Au coin de St-Urbain, un type avec un paletot CK écrase un mégot sur le ciment, demande à son interlocuteur, à l’autre bout du cellulaire, si Geneviève sera au souper de demain soir. Il raccroche en soupirant, allume une autre cigarette. Côtoyé par le ronron des moteurs et les éclaboussures de slush, je gagne l’autre rive et tombe sur Édith, grossie par son manteau de fourrure. Elle aussi joue du bâton à boucane devant la Place des Arts, laisse échapper quelques notes d’entre ses lèvres trop rouges, fait des clins d’œil aux passants, rit de bon cœur sous cette folie qu’elle seule connaît. Un Minuit chrétiens joué à l’harmonica, de l’autre côté de la rue, se fraye un chemin entre les coups de klaxons, la rumeur de la foule, les crissements de la neige sous les bottes.

Sous l’assaut des ondes sonores, le trottoir se plisse et finit par se fendre. Il se fond avec les angles aigus des bruits, le grain particulier des voix, la rondeur des musiques. J’ai échoué sur la Place des Festivals, au milieu du champ de pixels, en me disant que la ville se donnait parfois les airs d’un poste de radio. À chaque trottoir sa fréquence, donnant au passant ce surplus de présence à soi-même dont parle Sansot dans ses Gens de peu.

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Le champ de pixels

Pour un bon aperçu, tout en photos, de l'installation Champ de pixels, je vous invite à consulter le très chouette blogue collectif Spacing Montréal, ici: http://spacingmontreal.ca/2010/01/04/champ-de-pixels/.