La Traversée

Au Deli de la Station Centrale (2)

Au Deli de la Station Centrale (2)

J’arrive vers 9h00, à la Station. Dimanche. En traversant Maisonneuve, j’ai eu le temps de voir partir un car de Greyhound, un autre de Voyageur. Brillants comme ils étaient, j’ai eu l’impression qu’ils se rendaient à la messe des autobus (si de telles messes existaient, bien sûr.) Deux kilomètres plus loin, ils allaient pourtant ressembler à mes bottes : pleins de gadoue et tachés par le calcium. Un taxi à l’entrée, sans plus. Une fois à l’intérieur, une agitation silencieuse.


Une trentaine de personnes devant la billetterie, sagement alignés. Tout ce que je peux entendre, entre les derniers messages de pré-embarquement pour Toronto et Ottawa, c’est une complainte rythmée à coups de carte de crédit sur le comptoir métallique, quelques pieds qui battaient le sol trempé, un préposé qui invite les patients voyageurs à s’acheter un ticket de façon expresse, un gardien de sécurité un peu zélé qui me demande si je cherche quelque chose (un Colombien que je lui réponds, oui, un Colombien). L’air un peu perdu (probablement plus que moi) il ne pose plus de question et me laisse trottiner à mon aise. Seul problème, ma place douillette près de la porte 13 est prise, un raz-de-marée de voyageurs entrants et sortants m’accueille, même chose dans l’aile Est de la Station : suis bousculé de part et d’autre et, au fond, je n’ai aucune place où aller vraiment. Car aller à la gare implique d’emblée une deuxième destination ou encore le sauvetage d’un ami, d’un parent, etc., lorsqu’ils sont éjectés des autobus.


« Vous allez vers  Toronto m’sieur? » Qui? Moi? Non… suis entré dans la file à mon insu. « Oh, désolé, je croyais que c’était la file pour… » Puis je disparais en direction du Hershel’s. C’est l’absence de décorations qui me frappe d’abord. Pas de guirlandes dorées, pas de couronne rouge à clochette derrière la caisse. Pas de Paul. Pas de caissière qui cherche son beau Paul. Plutôt une dame aux joues fardées, la voix chaude et roulant les « r » avec aise : « Abraham! » Me sers un café (colombien décaféiné… finalement le troisième mélange dont on ne se souvient pas, c’est un simulacre de goût de noisette). 1.68$ plus un sourire. M’en vais me ranger à la table du fond.


À ma droite, un vieux et sa vieille. Lui fait des mots-cachés et répond de temps à autres aux paroles incessantes de sa femme par un grognement monosyllabique. Aucun bagage avec eux. Ce n’est pas la première fois que je les vois. Le dimanche, semble-t-il, est journée de sortie, à la gare, pour aller nulle part. La femme ridée – la peau ressemble plus à une cire ramollie et durcie maintes fois que de la chair à proprement parler – s’en va pour revenir avec un gratteux. Suit le frottement insistant du nickel sur la table. Une table plus loin, un couple de voyageurs français se parle à bouche pincée et mots piquants, maudissant le froid et le peu d’agrément qu’ils avaient. Ils regardent des photos sur leur appareil numérique, probablement prise plus au Sud. Ils réussissent à sourire, deux ou trois secondes, entre quatre ou cinq gorgées de café.


Il doit bien y avoir une vingtaine de personnes. C’est la première fois depuis que je fréquente la Station qu’il y en a tant. C’est pourtant silencieux. À regarder leurs visages, les vêtements qu’ils portent, les bagages lourds ou simplement absents qu’ils traînent (car le bagage de plusieurs tient dans l’espace du rêve), je réalise qu’il n’y a que peu de voyageurs ici. Au moins six d’entre eux, je les rencontrerai sur la rue ou à la station de métro Berri, demandant un peu de réconfort en faisant tinter des pièces dans un gobelet. Deux ou trois autres attendent des amis, en provenance d’Ottawa, une rose ensachée à la main. Le bus en question n’arrivant que dans une demi-heure, ils en profitent pour manger une galette, un biscuit, boire un jus… Deux filles, de biais à ma droite, qui rient aux éclats, manteaux noirs, les joues bien fardées. Elles partent pour faire la fête avec un certain Jeff qui reste je ne sais où. Pas si loin devant moi, un barbu tranquille qui regarde les images d’Angelina dans le magazine OK! Lorsqu’il part, deux autres d’âge mûr, derrière moi, se demandent ce que c’est. « Un livre de cul! » dit l’un, « un magazine de char » de dire l’autre. Ils ne venaient que déjeuner, se réchauffer un peu avant de retourner à la chasse au logement pour la nuit.


Et moi… Aussi endormi qu’espion, je me demande ce que je fais ici, à noter ces trucs dans mon carnet, à regarder les gens et leur prêter des intentions (pourtant si peu), leur inventer des querelles (souvent si vraies). Je note, parce que c’est comme ça et que ça doit être comme ça. Puis je me dis qu’un autre café, les 10h sonnées, serait le bienvenu… mais seulement après avoir chaloupé un encore, un peu plus, autour de la Station centrale d’autobus.