La Traversée

Quartier

Je te regarde, je te filme.

Je te regarde, je te filme.

pause, scène 1, take 2,
dans le cadrage de l'image,
je poursuis la respiration
et les trois petits points.

"Êtes-vous sûr d'être ici?"... la suite

Audio: 

L’intro d’Alt-J qui part au bas des marches, métro Laurier. En haut, sortie de gauche, l’air du ciel vite, du vent à boire, 18 degrés dans le cou. Samedi nuit, mi-mai, le plateau grouille de tous les âges, même du mien.

Gilford en ligne droite (sauf le saut de quelques mètres qu’elle fait vers le sud lorsqu’elle rencontre Mentana), 17 minutes de marche absente permise par la régularité du chemin, l’habitude du parcours, les lumières immanquablement vertes sur mon passage.  lire la suite »

Un dimanche

Un dimanche
Un dimanche
Un dimanche
Un dimanche après-midi de la mi-janvier, par moins 15°C. Une marche en direction de l’ancien village du Sault-au-Récollet, dans un enchaînement de rues aux vieilles maisons de pierre et de parcs linéaires le long de la rivière des Prairies. Deux flâneries de deux heures dans un froid très vif, adoucies par une soupe à l’oignon au Bistro des Moulins.

Le Sault-au-Récollet a longtemps été un espace campagnard où les bien nantis du Golden Square Mile (le Mille carré doré), un quartier luxueux sur la pente sud du mont Royal, avaient leurs maisons de villégiature sur le boulevard Gouin, aux époques où celui-ci s’appelait Chemin de la Côte-du-Sault, ou Chemin du Bord-de-l’eau ou Chemin des Cageux. On verra des photos et aquarelles représentant quelques-unes de ces maisons à l’adresse: http://<http://www.memorablemontreal.com/accessibleQA/histoire.php?quartier=9>.

Devant l’église de la Visitation, la plus vieille église encore intacte de l'île de Montréal, entre le trottoir et le stationnement déneigé et lissé comme une patinoire, trois groupes de gamins nés avec le XXIe siècle jouent, en des camps séparés, l’un à descendre la butte sur les fesses, un autre à se construire une forteresse et le dernier à prendre et à défendre alternativement la montagne de neige. Joie, sens du travail et instinct belliqueux se côtoient sans se parler, sur fond de grandes épinettes de Norvège, de clochers coruscants et de ciel bleu. Rien d’anormal dans cette trilogie.

Outremont

Sous le plein soleil de juin, je me promène dans le quartier des Québécois parvenus de langue française, Outremont. Force m’est d’admettre qu’ici, il y une drôle d’ambiance. La forte impression que l’on s’assoit aux terrasses de la rue Bernard pour se faire voir ne me quitte pas pendant que je marche du côté sud de cette artère. Les assis discutent un peu entre eux, mais pas beaucoup et je les vois rarement échanger avec les autres groupes autour. À analyser plus avant.

1/4 (mile) – 1/3 (end)

Mes semelles – devenues grises calcaires – étaient gommées de cailloux salins municipaux. Elles se réchauffaient sous mes bottes grivoises posées sur l’unique calorifère du Arts Café. C’est ainsi que je trônais en toute assurance à la meilleure place. Mes lèvres brûlaient contre l’espresso fumant au rythme du lourd jazz ambiant tandis que deux juifs hassidiquement orthodoxes passaient derrière la buée de la fenêtre. Ils avaient emprunté, d’un pas de granit et cassant, L’Esplanade, forçant mes yeux à revenir sur Fairmount Ouest où un camion Weston m’étourdissait. Orné d’un sandwich en plastique sur un fond bleu poudre, son slogan « Bouger et bien manger » voulait me faire la morale : voilà deux bonnes heures que j’étais assis à boire du café. Mais bon, les paradoxes semblent s’entretenir en grande pompe ici ; je veux dire comment un terrain plat et uni, aménagé de façon à découvrir les environs (esplanade) peut-il être au même endroit qu’une bonne montagne/colline (Fairmount – traduction personnelle)?

Tout se tenait fièrement dans un tableau de clichés – objets, humains et autres – à tel point brossé qu’une lueur d’originalité semblait en émaner. Le blondinet à ma droite, aryen, et surtout anglo-de-bonne-famille, ne cesse de répondre : « That’s logic. » à tous ses semblables. C’est logique, oui, comme tout paradoxe. Et l’homme est un contraire qui se ressemble tandis que la femme est un ensemble qui se contrarie. Un couple est donc un contraire assemblé qui se contredit sur sa ressemblance. Jean-François, serveur et humoriste qui s’ignore, passe tout près. Je l’interpelle :

« Je pourrais avoir un scotch, si-ou-plaît ? dis-je en prenant bien soin d’étirer mes syllabes.
— Premièrement, il est trop tôt. Deuxièmement, on n’en a pas. Troisièmement, t’as même pas terminé ton café.
— C’est que le soleil se couche…
— Et la nuit est jeune.
— Mais froide.
— T’as juste à bouger, marcher!
— Peux pas, mes semelles se réchauffent.
— Une bière alors?
— Si tu m’obliges… »  lire la suite »

On attend que le temps passe

Chaque matin, je passe devant La Pataterie après avoir remonté la rue Bourbonnière. Chaque matin, c’est le même scénario ou presque qui se joue derrière une vitrine annonçant les hot-dogs steamés à 89 sous, les cinq trios, le cheeseburger double bacon… Des vieux, seuls, en tête à tête avec le Journal de Montréal ou La Presse – rarement autre chose – qui laissent refroidir leur café dans une tasse de styromousse. Malgré la chaleur qui règne à l’intérieur, ils gardent leur manteau, jamais bien épais, serti de mains grises et calleuses au bout de manches à rebords jaunis.

Une femme, du bout des doigts, retient son visage. Une circulaire sous les coudes. À ses pieds, un sac de toile rempli de canettes, de bouteilles et de sacs de plastiques. Le comptoir est à peine perceptible de l’extérieur. Une ombre appuyée sur la caisse, vers la gauche. À l’autre extrémité, une ombre en uniforme qui, sans doute, gratte une plaque de cuisson. Dans cette boîte de verre, d’huile et de brique, rue Ontario, on attend midi – on attend que le temps passe.  lire la suite »

Un café, un quartier; une île, des habitudes

On en apprend beaucoup sur un quartier en visitant ses cafés. La faune qui les fréquente ainsi que leurs décors offrent à notre tête chercheuse une énigme à déchiffrer pour comprendre ses habitants.

La disposition des tables en dit long sur les habitués. Si elles sont nombreuses et rapprochées, on peut concevoir qu’elles servent à entasser les clients pour les heures de repas payant. Si les tables sont petites et qu’un espace suffisant pour circuler avec aisance existe entre elles, ce sont les étudiants peu fortunés, les chômeurs et les artistes affamés qui le fréquente. Le menu aussi est là pour témoigner de la clientèle. S’il ne comporte aucun plat de moins de trois dollars, on s’attend à ce que vous mangiez un repas complet. S’il offre des baguettes de pain grillées au fromage à 2$, on peut vraisemblablement imaginer que la population qui fréquente le café est un mélange d’étudiants qui l’utilisent pour travailler ou comme lieu de procrastination active, d’oisifs peu fortunés et d’artistes qui traquent l’inspiration loin de l’atelier trop petit.  lire la suite »

L'ilot à l'est d'Iberville

L'ilot entre d'Iberville, la sixième avenue, Jean-Talon et Bélanger

Une collègue de travail m’écrit ceci :

« Salut!

Écoute, je suis allée faire une incroyable balade dans Rosemont Villeray, fallait que je te dise. J'ai découvert un p'tit coin perdu, un genre de no man's land, un quadrilatère aux allures de bled perdu de campagne, un mini village à la Roxton Pond, avec des maisons délabrées, un chien qui jappe trop, une rue absurde, des cours arrières fascinantes. Bref, j'étais vraiment étonnée.

Débarque au Métro Iberville, c'est entre Jean-Talon et Bélanger, entre Iberville et la 3e avenue. Le cœur de cet espace est la rue Beaujeu, qui mesure à peu près 1 km, et j'exagère! Tu peux flâner là longtemps le dimanche après-midi, quand personne ne sort! On dirait un autre monde! J'espère que tu aimeras!

Bonne JRF,
Catherine »
 

Salut Catherine et merci du tuyau !
                                                                       En revenant du cégep, ce soir, j’ai garé ma voiture devant le parc Bélair, à l’ouest de la 6e avenue et je me suis promené entre les rues que tu m’as indiquées. À mesure que je marchais, je comprenais ce que tu impliquais par le genre « No man’s land » qui caractérise le petit ilot : peu de gens se promènent sur les trottoirs, peu d’autos circulent dans les rues, il y a de grandes ruelles larges et vides où se côtoient des cabanes rafistolées de tôle et une impression générale d’immobilité. Les arrière-cours étalaient les trésors des ramasseux et les merveilles des bricoleurs du dimanche, ce qui lui donne une allure de bled perdu. J’ai aussi remarqué que les rues, peu praticables en voiture à cause des sens uniques, libèrent le déambulateur de tout stress et lui offre la latitude de laisser traîner son regard un peu partout avec la lenteur qu’il désire. Cependant, il me semblait qu’il y avait plus de ruelles que de rues dans cet ilot.  J’étais tellement enthousiasmé par cet endroit que j’ai décidé de souper là. Je me suis acheté un excellent sandwich italien au coin de Molson et de Jean-Talon et je l’ai englouti en explorant ce petit monde. J’ai même vu un pin blanc dans une cour. Un pin blanc, tu te rends compte ! Pour compléter l’atmosphère, un couple hispanophone discutait en parlant fort sur un balcon et j’ai entendu de la musique arabisante sortir d’une fenêtre ouverte d’un deuxième étage. Mais peu de personnes se faisaient la comédie en posant pour la postérité et pour la plus grande joie du flâneur.

Merci encore de ton message.

Xavier

Par une belle nuit d'aout...

Je dérive vers le sud. Je marche dans l’air frais de la fin de l’été. Sur Dante, de vieux Italiens discutent le coup en observant les passants et font silence devant mon salut. Saluer les gens qui nous regardent fugitivement déconcerte. Ce n’est pas simple de se sentir reconnu. Il y a que l’on se cache derrière un regard porté droit devant soi pour échapper aux autres dans la grande ville. Pourtant, ce quartier est attentif et patient : les gens habitent la rue, discutent pour éviter l’ennui, se hèlent de leur balcon comme des capitaines du pont de leur navire. Leurs voix tempêtent dans l’air frais du soir et les banderoles blanche, verte et rouge claquent au vent. Les couleurs sont plus vives qu’ailleurs. L’ambiance est là, dans les habitudes et dans les multiples cafés qui ouvrent leurs portes aux passants.
 
Mon pas est lent et incertain. Je ne sais pas pourquoi je prends ce gigantesque détour de quelques 10 kilomètres pour me rendre à une fête où j’ai plus ou moins envie d’aller. Je me sens fragile et mon goût pour la conversation et la vie cachée derrière les apparences laisse la place à un sentiment de mélancolie et d’inachèvement qui convient bien à l’atmosphère du parc Dante : les bancs placés sous des treillis d’où coule des lierres, les hauts cèdres qui offrent un matelas vertical à la statue de Durante degli Alighieri, les pavés de pierres luisants, tout cet aménagement me conforte dans un sentiment romantique d’incomplétude. Moi, si souvent enjoué au milieu d’une foule, je me sens flotter dans le costume de l’énergique bon vivant.  lire la suite »

« Êtes-vous sûr d’être ici? »

Les mots, peints en noir sur le trottoir au coin de Gilford et Bordeaux, m’ont d’abord apparu à mon arrivée dans le quartier, fin juin dernier, alors que je venais d’emménager sur le Plateau-Est (souvent, on prononce le « est » à voix basse, le point cardinal devenant honteux lorsque juxtaposé au Plateau). Je revenais de la Distillerie où quelques pots Masson avaient été vidés à la paille, ce qui explique sans doute la (trop?) grande fascination qu’a suscitée cette phrase chez moi. Pour rendre hommage à l’ingénieuse personne qui sème des doutes existentiels aux coins des rues, je n’ai cessé de me poser la question depuis.
 
Mon corps se promène souvent entre St-Denis et Iberville, longeant St-Joseph ou Mont-Royal. Le courrier m’étant adressé arrive bien sur Messier; c’est ici que les gens m’appellent, me rejoignent, me voient sortir les poubelles. Mais suis-je vraiment ici?
 
Bien sûr que non.
 
J’habite chaque ici en nomade.
J’habite le passage entre les lieux.
J’habite l’ailleurs et la mémoire.
Je n’habite pas le quartier, je le traverse.

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