La Traversée

Vers une définition du récit de voyage


C’est en cherchant un tout autre livre que je suis tombée sur Les écrivains voyageurs au XXe siècle de Gérard Cogez. L’auteur concentre son analyse sur le parcours et les œuvres de Victor Segalen, d’André Gide, d’Henri Michaux, de Michel Leiris, de Claude Lévi-Strauss et de Nicolas Bouvier, mais la présentation et les trois « escales » permettent de cerner l’essentiel de son propos.

Afin de justifier la comparaison entre les auteurs du corpus de mon mémoire, Isabelle Eberhardt et Bernard Moitessier, je soulignais que l’intrigue des Écrits sur le sable tout comme celle de La longue route était spatiale, qu’elle progressait au fil des déplacements dans l’espace désertique ou océanique. C’est pourquoi la définition du récit de voyage de Louis Marin, reprise par Adrien Pasquali et Gérard Cogez, m’a frappée :

« Un type de récit où l’histoire [au sens narratif du terme] bascule dans la géographie, où la ligne successive qui est la trame formelle du récit ne relie point, les uns aux autres, des événements, des accidents, des acteurs narratifs, mais des lieux dont le parcours et la traversée constituent la narration elle-même; récit plus précisément, dont les événements sont des lieux qui n’apparaissent dans le discours du narrateur que parce qu’ils sont les étapes d’un itinéraire [itinéraire, doit-on ajouter pour ce qui nous occupe ici, que ce narrateur, qui est aussi l’écrivain, a de surcroît réellement accompli]. Le propre du récit de voyage est cette succession de lieux traversés, le réseau ponctué de noms et de descriptions locales qu’un parcours fait sortir de l’anonymat et dont il expose l’immuable préexistence. » (Louis Marin, Utopiques, p. 64-65. Cité dans Adrien Pasquali, Le tour des horizons, p. 94, et Gérard Cogez, Les écrivains voyageurs au XXe siècle, p. 27.)
 
La première escale de Cogez concerne la pratique du regard, pratique par laquelle le voyageur investit l’espace qui l’entoure de sa propre intériorité. Au sein de l’immensité, par exemple, c’est par un regard à la fois attentif et ouvert à l’autre que la connexion entre l’homme et l’espace peut s’établir. L’œil s’étonne, capte l’ailleurs et s’y adapte peu à peu :
 
« Mais, plus que de beauté intrinsèque du paysage, même si elle est incontestable, il est sans doute surtout question de l’investissement subjectif que l’écrivain a désormais conscience d’accomplir dans la sélection et la mise en valeur spécifique de ce qu’il voit. Plus il s’efforcera de coller à sa vision avec objectivité, moins il pourra éviter d’évoquer les sensations provoquées en lui par le spectacle. La description d’un paysage, qui eût pu être écrite par beaucoup, est remplacée par l’étonnement devant ce que voit un individu et qu’il est le seul à voir de cette manière. » (Cogez, p. 87.)
 
« Il semble qu’en de telles circonstances se produise une étrange inversion, où ce n’est plus tant le voyageur qui atteste le lieu, que le lieu qui témoigne de l’être et se souvient de son passage. Le regard se fait alors le vecteur d’une circulation où s’abolissent les limites entre le monde et celui qui le contemple. » (Cogez, p. 88.)

La deuxième escale, intitulée « La rencontre des individus », montre que le déplacement dans l’espace implique des escales, des échanges avec des gens d’autres cultures. Le voyageur surgit dans le quotidien des individus rencontrés, et par une attention de tous ses sens, il peut véritablement saisir l’autre grâce aux histoires racontées, aux repas partagés. L’état nomade, chez Eberhardt et Moitessier, implique toutefois une existence solitaire, gage de liberté parfois difficile à porter. Et puisque l’itinéraire se déroule et s’allonge devant le voyageur, les rencontres possèdent un caractère éphémère :

« […] Bouvier fait partie des écrivains de voyage qui ont su le mieux utiliser la ressource des rencontres pour tisser leur récit de ces contacts les plus divers, et rendre compte, grâce à eux, d’une partie de l’esprit du lieu [l’auteur souligne]. Le lecteur comprend, à travers ces portraits dont les modèles sont parfois portés à la hauteur du personnage [l’auteur souligne], que les individus dont il est question sont souvent révélateurs au plus haut point d’une région, d’une ville, d’un quartier. Et que certaines de leurs attitudes rendent superflue toute description supplémentaire de l’endroit. » (Cogez, p. 158.)

« La rencontre des individus est toujours imprégnée, pour un voyageur, d’une mélancolie plus ou moins mordante : les amitiés, même les plus ferventes, sont vouées la plupart du temps à rester sans lendemain, elles portent précisément, et parfois douloureusement, le signe du transitoire [l’auteur souligne]. » (Cogez, p. 159.)

Je ne m’attarderai pas sur la troisième escale, consacrée à des questionnements concernant le lecteur de récits de voyage : d’où provient cette soif de lectures sur l’ailleurs, comment naît et se nourrit l’imaginaire du voyage, etc. Je terminerai par deux courts extraits de François Hourmant, Au pays de l’avenir radieux. Voyages des intellectuels français en URSS, à Cuba et en Chine populaire et repris par Gérard Cogez, réflexions qui me semblent liées à la définition du récit de voyage et de l’intrigue de la spatialité :

« Le récit de voyage reproduit l’illusion cognitive que le sens est dans le monde, qu’il suffit de le laisser apparaître en substituant à l’abstraction la présence prégnante de la réalité. » (Hourmant, p. 119, repris par Cogez, p. 28.)

« Entre histoire et roman, le récit de voyage suit une topographie mouvante qui excelle à satisfaire des attentes plurielles. Tiraillé entre ces deux modèles, il se joue de l’un et de l’autre, oscillant et subissant aussi l’aimantation d’un troisième genre, lui aussi protéiforme, celui de l’autobiographie. » (Hourmant, p. 109, repris par Cogez, p. 213.)


Références:

Cogez, Gérard, Les écrivains voyageurs au XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points essais », 2004.

Hourmant, François, Au pays de l'avenir radieux. Voyages des intellectuels français en URSS, à Cuba et en Chine populaire, Paris, Aubier, 2000.

Marin, Louis, Utopiques. Jeux d'espaces, Paris, Édition de Minuit, 1973.

Pasquali, Adrien, Le tour des horizons, Critique et récits de voyage, Paris, Klincksieck, 1994.