La Traversée

texte de Jacques Cartier

« Et pareillement ledit capitaine fit apprêter nos barques, pour passer outre et aller en amont dudit fleuve avec la marée, pour chercher havre et lieu de sûreté pour mettre les navires. Et remontâmes ce fleuve environ dix lieues, côtoyant ladite île, et au bout de celle-ci, trouvâmes une fourche d'eaux, fort belle et plaisante, auquel lieu il y a une petite rivière, et un havre de barre, sur lequel à marée haute il y a de deux à trois brasses, et trouvâmes que c'était un lieu propice pour mettre nosdits navires en sûreté. Nous nommâmes ledit lieu Sainte-Croix parce que ledit jour y arrivâmes. Auprès de ce lieu, il y a un peuple dont est seigneur ledit Donnacona, et là est sa demeurance, qui se nomme Stadaconé, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir, et bien fructifiante, pleine de beaucoup de beaux arbres, de la nature et sorte de France, comme chênes, ormes, frênes, noyers, pruniers, ifs, cèdres, vignes, aubépines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, et autres arbres, sous lesquels croît d'aussi bon chanvre que celui de France, lequel vient sans semence ni labour. Après avoir visité ledit lieu et l'avoir trouvé convenable, se retirèrent ledit capitaine et les autres dans leurs barques, pour retourner aux navires; et comme sortîmes de ladite rivière, trouvâmes devant nous l'un des seigneurs dudit peuple de Stadaconé, accompagné de plusieurs gens, tant hommes, femmes qu'enfants, lequel seigneur commença à faire une prêche, à la façon et mode du pays, qui est de joie et assurance, et les femmes dansaient et chantaient sans cesse, étant en l'eau jusqu'aux genoux. Le capitaine, voyant leur bon amour et bon vouloir, fit approcher la barque où il était, et leur donna des couteaux et petites patenôtres de verre; de quoi menèrent une merveilleuse joie, de sorte que nous étant séparés d'eux, distants d'une lieue ou environ, les entendions chanter, danser, et mener fête de notre venue. »