La Traversée

Retour à la rivière Saint-Charles

Retour à la rivière Saint-Charles
Retour à la rivière Saint-Charles
À la mémoire d’un vieil érable

L’hiver déploie ses flocons de neige dans le ciel. Le froid mordant prend ses aises sur les méandres de la rivière Saint-Charles. Ses eaux subissent le règne implacable de la glace. Les oiseaux sont pour la plupart partis et ceux qui restent se taisent. Seuls quelques badauds-flâneurs frigorifiés, des joggeurs et des promeneurs de chiens troublent la quiétude de la rivière en dormance.
J’en profite pour me remémorer la déambulation géopoétique du 20 octobre dernier, alors que les eaux gonflées de la rivière débordaient de partout, en raison des pluies diluviennes des jours précédents. C’était jour de fête et d’abondance pour les innombrables canards sur ses rives. Nous marchions alors sous un ciel gris qui se mariait aux dernières feuilles jaunes et rouges de l’automne. Au sol, les herbes et les plantes desséchées multipliaient les teintes de bruns et de jaunes paille, paysage presque minéral dans les arrière-cours de la banlieue de Québec. Haute dans le ciel, une volée d’outardes fantomatiques cacardait en direction de je ne sais où. Plus loin sur le sentier, un pic chevelu était venu nous tenir compagnie. Nous parcourions ainsi le sentier de la Saint-Charles au gré des lectures poétiques et du calme merveilleux de cette fin d’automne.

De cette journée, il me reste encore une dette envers un vieil érable qui ne put être là le 20 octobre dernier, bien malgré lui.
Au fil de mes multiples randonnées le long de la rivière Saint-Charles, je m’arrêtais régulièrement pour observer cet érable situé autour du kilomètre 7,7 du sentier, entre le parc Cartier-Brébeuf et le parc Des Saules. Il était difficile à manquer, dominant largement les autres arbres des environs. Celui-ci présentait une caractéristique inédite : sur une de ses faces, son tronc était creusé, vestige d’une vieille blessure ou d’une quelconque maladie. Il se vidait de l’intérieur. Dépendamment du sens du sentier d’où nous arrivions, l’arbre présentait soit un côté faible, creux, malade, et de l’autre, une face, forte, vigoureuse, en pleine forme. Je l’avais nommé L’Arbre-creux. Souvent, je m’imaginais qu’un jour, il serait cassé, brisé par le vent et qu’il tomberait dans un formidable fracas, ébranlant la faune et la flore des environs, suivi d’un grand silence. Ce serait un jour triste, de ceux où tombent les géants.
Un jour, je vins à lire le poème de Paul-Marie Lapointe «Thuya» tiré de son recueil Espèces fragiles. Le lien entre le poème et L’Arbre-creux était indéniable. Ce texte allait comme un gant avec le vieil érable, bien qu’il n’ait rien d’un thuya… Sans surprise, je décidai que le texte de Paul-Marie Lapointe serait lu devant le vieil érable le 20 octobre.

Le 6 septembre, en prévision de l’événement, j’effectuai donc un repérage le long du sentier. Le vieil érable m’attendait, patiemment, comme toujours à sa place. J’observai les lieux, où placer les participants, etc. L’emplacement était parfait. Il faudra toutefois garder la surprise sur le côté creux de l’arbre, qui ne devra être découvert qu’après la lecture, afin d’obtenir un effet plus saisissant.

Le 7 octobre, je fis un second repérage en compagnie d’Eric Waddell. À l’approche du lieu du grand érable, un doute m’assaille. Il me semble que l’endroit est différent. Quelque chose manque dans le paysage. Nous continuons vers L’Arbre-creux. Je regarde devant moi et je ne vois rien, une angoisse surgit, oppressante. Elle prend toute la place, sensation de vide, vertiges. Puis, mon regard se heurte à une souche… Avec effroi, je constate qu’on avait coupé le vieil érable. Il ne restait plus que cette souche, seule, un peu misérable. J’étais dévasté devant cet impitoyable aléa du destin imprévisible. La lecture du poème de Paul-Marie Lapointe était compromise. Si le vieil arbre n’était plus là, comment comprendre le texte? J’étais ravagé. Souvent, j’avais imaginé sa disparition, mais jamais à deux semaines de la randonnée géopoétique où il devait se révéler une pièce de choix et être la vedette, lui qui patiente depuis si longtemps sur les rives de la rivière…

Tout de même, Eric lut le poème à voix haute :

« Écroulement
sous le poids du ciel et des siècles
de l’immense thuya séché
 
entre l’arbre et l’écorce
fossilisé
le cheminement des vers
l’obstination de la faim
 
[…]
 
ce cauchemar
l’ordre placide des choses
ne saurait prendre fin
sinon peut-être dans la chute d’un arbre
ou dans l’abolition du temps
 
mais déjà les pousses frêles
et voraces
les rejetons et les mousses
surgissent des fissures du granit
entament la merveilleuse
la terrible tâche d’assurer l’avenir
l’éternelle destruction du monde »[1]

Il n’y avait rien à redire, les mots de Paul-Marie Lapointe frappaient juste, avec une puissance décuplée. Je regardais la souche, abandonnée. Chacun des mots du poème l’enserrait d’une solide étreinte, comme pour lui dire: voilà, tu étais toi aussi, une espèce fragile vivant dans cette «éternelle destruction du monde». Ce que le vieil érable debout montrait de son côté creux, sa souche seule l’illustrait avec encore plus d’acuité et de puissance.

Il y avait bien eu perte le long de la Saint-Charles. Perte d’un érable hors du commun. Perte d’un élément de la nature illustrant ses deux visages, de force et de faiblesse. Perte d’un repère solide pour mon regard dans les prochaines randonnées à venir. Cette perte fut bien ressentie par les participants de la randonnée du 20 octobre, suite à la lecture du poème de Paul-Marie Lapointe. Un arbre seul n’est jamais éternel. Un poème, peut-être… Toutefois, tous deux vivent dans cette «éternelle destruction du monde» comme le savent les méandres de la rivière occupée à ronger inlassablement ses rives…

J’avais une dette envers un vieil érable, il me fallait lui redonner son existence alors que tombent les neiges de l’hiver enterrant les nombreuses souches, silencieuses, le long de la rivière Saint-Charles…


[1] Lapointe, Paul-Marie (2002) «Thuya», Espèces fragiles, Montréal, Hexagone. pp. 66.