La Traversée

Lecture de repérage

Elephant's Head Gully
Dans l'oeil du guide

En escalade, le repérage consiste à planifier en montagne la course que le guide effectuera dans les jours qui suivent avec ses clients.
 
Le 6 mars 2012, j'ai secondé Charles Laliberté, excellent guide et ami de toujours, lors d'une journée de repérage à Smuggler's Notch (Stowe, Vermont), là où nous avions expérimenté notre première Expé du grimpeur avec Bertrand Gervais, Bertrand Côté, Jean Désy, Michelle Allen, Anne-Katryn Richter et moi-même les 11, 12 et 13 février 2005. Charles nous avait rejoints pour grimper. Les trois derniers récits de Second de cordée en témoignent.
 
Durant un repérage, la lecture du paysage s’effectue progressivement à travers une série de mises en situation liées à la progression du guide qui imagine ses clients lui emboîter le pas.
 
Avant tout déplacement, la consultation des bulletins météorologiques s'avère primordiale. En 2005, nous devions aller au mont Washington, mais les risques d’avalanche étaient trop élevés. Au printemps, les  bordées de neige suivies de périodes de chaleur et de pluies abondantes fragilisent les couloirs de neige et les cascades de glace. Nous nous étions repliés sur Smuggler’s Notch.
 
Du stationnement, nous empruntons une route enneigée, fermée pour l’hiver, qui vaut à elle seule le déplacement. De chaque côté, des sculptures de glace, de neige et de roches se découpent au soleil. Comme tout alpiniste chevronné, Charles ne se contente pas d’admirer la beauté des lieux : il identifie les voies, les analyse et les classe. Par exemple, à droite, nous apercevons un immense rocher dans les hauteurs de la vallée qui a la forme d’un éléphant vu de face. De son doigt pointé à gauche de la trompe de l’éléphant, il m’indique un couloir de glace de largeur inégale qui serpente entre les rochers. Repérer la voie, Elephant's Head Gully, cela donne le goût de la grimper !
 
Durant notre marche d’approche, Charles calcule le temps que prendront ses clients s’ils partent du stationnement en se demandant s’il choisira ce chemin ou l’autre, à l’opposé. Nous en discutons, mettant en relief les dénivelés, le poids des équipements et l’aisance de ces grimpeurs du dimanche.
 
Du chemin durci, sur notre gauche, nous espérons qu’un sentier en lacets se rende au pied du couloir de neige d’Easy Gully, à droite de la cascade de glace nommée Hidden Gully. C’est dans ce couloir que nous voulons tester l’état de la neige.
 
Charles consulte son livre guide des parois : l’entrée du sentier se trouve à proximité d’une grosse roche… À Smuggler’s Notch, il y a autant de blocs erratiques que dans le conte du Petit Poucet ! Hors sentier, nous enfonçons jusqu’aux fesses dans la neige… Chargés de cordes et d’ancrages, nous progressons une heure sur cette pente abrupte avec nos bâtons de marche en nous disant qu’il doit bien y avoir un meilleur accès, surtout pour des clients plus ou moins en forme !
 
Entre le haut de la pente et le bas de la voie, un passage délicat nous attend. Nous faisons adhérer nos chaussures d’escalade sur de la neige durcie, de la roche et de la glace, sans trop distinguer ce qui est solide ou prêt à débouler. Derrière nous, la cassure montre le vide : il ne faut pas glisser. Nous comprenons la distinction entre risques perçus et risques objectifs. Charles encordera ses clients, c’est incontestable.  
 
Crampons aux pieds, tout change. La lecture de la voie devient fluide, agréable, si bien que nous avalons deux cents mètres de couloir de neige en progressant tous les deux avec un minimum d’ancrage. Avec des vis à glace, des coinceurs et des dégaines, nous annulons les effets négatifs de possibles chutes durant l’ascension. Nous savourons chaque pas dans la neige durcie, celle que Charles espérait pour ses clients.
 
Pour sortir de notre couloir et gagner l’éperon, nous nous attardons tour à tour devant la petite coulée de glace pour voir comment nous la grimperons. Notre lecture s’affine, prenant en compte matériau, localisation, assurage, équipement, grimpeur, faim et fatigue. Il y a une heure environ, le soleil a déserté l’épaule où nous faisons halte pour dîner. Il faudra arriver plus tôt avec les clients pour qu’ils mangent leurs vivres de course au chaud. Nous observons deux des sorties d’Hidden Gully, en nous projetant sur la voie de glace, comme si nous avions le loisir de la grimper. Une prochaine fois, sans doute. L’épaule est lieu de repos autant que de promesses d’atteindre un jour un col ou un sommet.
 
Pour redescendre, nous installons un Abalakov aussi appelé lunule, c’est-à-dire une loupe fixée dans la glace pour y placer la corde de rappel que nous retirerons plus bas, ne laissant sur place qu’une cordelette. Charles expliquera cela à ses clients avec des chiffres à l’appui afin de les rassurer sur la solidité de l’ancrage. Nous atteignons le passage délicat du bas de la paroi, récupérons nos bâtons de marche laissés en chemin, enlevons nos crampons, puis descendons en ligne droite la pente de neige molle en glissant comme des enfants à travers bois. C’est définitivement le meilleur chemin avec des clients.
 
Sur la route de neige, nous révisons tout le trajet, l’ajustons mentalement en y projetant l’achalandage probable de la fin de semaine et les transformations des lieux durant les trois prochains jours. Ainsi achevé, le repérage nous aura permis d’affiner notre analyse du paysage, ce que les guides font avec autant d’aisance que les littéraires devant un texte qui ne se dévoile que par strates !
 
En géopoétique, cette lecture où se croisent les dimensions humaines, les notions de sciences et les subtilités des arts et lettres, tout cela est mobilisé lors d’un repérage en escalade où la survie des grimpeurs dépend de cette lecture approfondie du paysage dans lequel le guide évolue avec ses clients.
 
Des lacets jusqu’au col, en passant par les couloirs, éperons et épaules, la figure du grimpeur s’anime lors du repérage.